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Jean Milesi, qu’on appelait « l’estomac » 

  

Il n’était pas venu dans le cyclisme pour gagner ; il était venu pour servir. Un cœur et un estomac gros comme ça, et toujours l’envie de bien faire ! Portrait de Jean Milesi, l’un des valeureux équipiers des années soixante…      

   

Pour l’état-civil, il était et il reste Jean Milesi, né le 24 avril 1935 à Digne, au numéro 28 de la rue de l’Hubac, dans une chambre située au-dessus du magasin de cycles exploité par son père. Mais, pour le peloton, il était « l’estomac », coureur professionnel de 1958 à 1968. Autrement dit : un personnage que l’on aurait pu croire échappé d’un roman de Pagnol. Ne racontait-il pas, en se tenant les côtes, qu’il avait effectué tout son service militaire à Marseille, dans l’aviation, mais sans jamais prendre les airs ! Il devait cette planque à son premier entraîneur, Louis Boutin, lequel ne voulait point en démordre : le petit en avait dans le ventre ! Un courageux, un solide, un acharné qui avait grandi dans l’odeur de la colle à boyau et s’étonnait que l’enfant Jésus n’ait pas lui-même été un coureur. Car dans la boutique paternelle, les dieux portaient des noms de champions, qui étaient surtout des noms d’accessoires. On vénérait les moyeux Pélissier, les cale-pieds Christophe, les dérailleurs Oscar Egg… Bref, un milieu formidable que le gosse allait officiellement adopter en prenant licence au Club Athlétique Dignois. Pour autant, était-il réellement doué ? Non, simplement courageux et solide, comme on l’a vu. Il en profita pour ouvrir son palmarès et rejoindre, en 1954, l’Amical Club Oraisonnais où un dévoué président, René Barras, regardait le cyclisme telle la Bonne Mère ses enfants. Jean Milesi ne le déçut point, devenant champion des Basses-Alpes de cyclo-cross puis, en 1955, chez les amateurs, champion de Provence sur route. Sans compter qu’il remporta, l’année suivante, Nice-Puget-Théniers-Nice, course iconique alors réservée aux indépendants, mais que Binda, Broccardo, Vietto, Néri, Teisseire, Molinéris avaient gagnée en leur temps. 


La tête aurait pu lui tourner ; la vérité est qu’il n’avait pas le cœur à jouer les vedettes : l’armée l’appelait. Pour un espoir, oh ! putain, — avé l’assent ; entendre putaigne — c’étaient deux saisons perdues. À moins, bien sûr, de trouver un filon, souci majeur des jeunes hommes de l’époque… Le sien s’incarna donc en Louis Boutin et dans la personne d’un certain colonel Drey, passionné de sports, qui l’expédia disputer le championnat de France militaire en 1956 et 1957. La première fois, il termina sixième, nettement dominé par le sprinter Jean Graczyk ; la seconde, sur le circuit d’Arcachon, il empocha la mise devant des garçons comme Raymond Poulidor et Louis Rostollan. Lorsque La Marseillaise retentit, le petit de la rue de l’Hubac ne doutait plus qu’il deviendrait à son tour, du moins pour son coin de Provence, un nom de référence… 


Il passa professionnel en 1959, sous le maillot Libéria. Des débuts remarquables puisqu’il s’adjugea deux étapes au Tour du Sud-Est, une étape au Midi-Libre, une étape au Tour du Haut-Var ainsi que quatre critériums. Fallait-il comprendre qu’on l’avait mésestimé, et qu’il possédait, en réalité, les jambes d’un super ? Jean Milesi secoua la tête : non, non et non, il n’était pas de ces sardines qui bouchent le port de Marseille ! Toute sa carrière durant, avec une abnégation sincère, il serait équipier, d’abord celui d’Henry Anglade, puis celui de Raymond Poulidor chez Mercier, de Federico Bahamontès chez Margnat-Paloma, celui d’Anquetil et Aimar chez Ford et chez Bic. « Ce n’est pas ingrat d’être un coéquipier. Il faut savoir assumer ce rôle », expliquerai-il au journaliste Sébastien Chabas[1]. Et lui assumait avec une santé redoutable, uniquement égalée par son féroce appétit. Parce que, voilà, selon son propre aveu, il avait « toujours faim en course »[2] ! Une particularité physiologique, en somme, laquelle décourageait les soigneurs mais lui valait le surnom amical d’« estomac ». D’ailleurs, Jean Milesi était tellement affamé qu’il se faisait fort de bouffer du vent et des kilomètres ! N’acheva-t-il pas les sept Tours de France auxquels il participa de 1960 à 1966 ? Et trois Tours d’Italie, en 1962, 1966, 1967 ? « En 1962, préciserait-il, j’ai été le seul Français à terminer. Un Giro apocalyptique : une étape de six heures sous la pluie et la neige. On l’avait surnommé le Tour de Russie. »[3] Bien entendu, à force de tirer des bouts pour les autres, le Dignois avait renoncé à ses ambitions personnelles, coupant la ligne loin de ses leaders, dans ce qu’il n’osait appeler « le ventre mou du peloton ». Pourtant, un jour, il avait cru qu’il pourrait endosser le maillot jaune. C’était en 1960, entre Angers et Limoges, pendant la huitième étape... Une espérance ténue, qu’une contre-attaque lamina peu à peu pour le repousser finalement à la quatrième place du classement général provisoire. Il n’empêche, Jean Milesi s’en souvint sa vie entière, comme d’un baiser trop vite évanoui. 


La chance avait passé. Reviendrait-elle ensuite ? Il ne se posait pas la question, courant, courant, courant toujours à la façon d’un grognard. Roger Driès, dans un livre, a résumé son Tour de France 1961 : « Jean Milesi, notre impétueux Bas-Alpin, fut, cette année-là, plus nerveux que d’habitude. Il pesta contre tout : son pédalier, sa selle, le dérailleur, le temps, les chutes, la “boulimie” de l’équipe de France, mais il continua à se battre jusqu’au bout. »[4] Portrait enlevé, pagnolesque, encore une fois, que l’intéressé, trente-quatrième à Paris (son meilleur rang dans le Tour) se dépêcha de confirmer en une impayable formule : « Je ne mâchais pas mes mots ! »[5] 


La fin fut digne de lui : il décrocha sa plus belle victoire en 1965, à Martigny, terme de la première demi-étape du Tour de Romandie. Une gourmandise, en quelque sorte. 

  

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.

   

Jean Milesi en bref 

 

Né le 24 avril 1935 à Digne.

Professionnel chez Libéria (1959 à 1962), Mercier (1963), Margnat-Paloma (1964 et 1965), Ford (1966), Bic (1967 et 1968).

Principales victoires : 1ère et 4e étape au Tour du Sud-Est 1959, 1ère étape au Midi-Libre 1959, 1ère étape au Tour du Haut-Var 1959 ; 2e étape du Tour du Haut-Var 1962 ; 1ère étape A du Tour de Romandie 1965 ; 1ère étape des Boucles Pertuisiennes 1966.



[1] In La Provence, 15 juillet 2010.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Roger Driès, Le Tour de France de chez nous, p. 115.

[5] In La Provence, 15 juillet 2010.

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