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Victor Cosson, le légendaire...


Il eut le génie de terminer, à vingt-deux ans, troisième du Tour de France 1938. D’où l’idée, un peu folle, d’un prodige brisé par Desgrange puis par la guerre. Portrait du populaire Victor Cosson, le grimpeur qui ne brilla qu’un seul été…


Que de légendes ont circulé sur son compte… On en connaît une, mille fois répétée depuis que Michel Milenkovitch l’a mise en scène dans 100 ans de Tour de France en 90 histoires : la colère d’Henri Desgrange, lequel l’aurait menacé en ces termes : « Cosson ! Vous ferez comme je veux ! Sinon, je vous briserai ! Souvenez-vous bien de ce que je vais vous dire : d’un tocard je peux faire un champion et d’un champion un tocard ! »[1] Rude tirade, en effet, sous laquelle l’intéressé dut baisser la tête. N’était-il pas, au moment de l’affaire, un jeune homme de vingt-deux ans ? Un champion, certes, tout juste consacré par une troisième place, derrière Gino Bartali et Félicien Vervaecke, dans le Tour de France 1938. Mais, sur le fond, un gosse encore, que l’on devine démuni devant la vindicte du redoutable Desgrange… D’autant que, si l’on accrédite la même source, le deuxième acte, situé douze mois plus tard, ne fut point sans donner, lui aussi, le frisson. C’était au cours de la sixième étape ; le beau Victor Cosson se traînait en queue de peloton — et Jacques Seray, dans ce qui ressemble à un portrait-charge contre le fondateur du Tour de France, rapporte ce dialogue : « il fait part à Jean Leulliot de ses impressions :

“Dis-moi, Jean, tu ne crois pas qu’ils m’ont salé la soupe ? J’ai la terrible sensation d’avoir été empoisonné.

Que veux-tu, tête de mule ! Tu n’a pas voulu comprendre…” » [2]


On imagine l’effroi du public, si une telle tragédie avait été montée sur les planches. Des larmes assurées puisque les boulevardiers contaient là une romance forcément populaire : un garçon honnête et courageux appelé à la gloire, mais brutalement jeté à terre par la méchanceté de quelque puissant corrompu… Or, est-il besoin de préciser que la vérité s’avère nettement plus nuancée ? Est-il nécessaire d’ajouter que la diatribe de Desgrange a été réécrite, amplifiée, peut-être arrangée… Dans un petit livre formidable, Victor Cosson. Entretiens avec Pascal Leroy, celui qui était alors devenu un (alerte) nonagénaire en proposa d’ailleurs une version subtilement différente : « Cosson, vous ferez ce que je vous dis ou je vous briserai. D’un tocard je peux faire un champion et d’un champion je peux faire un tocard. Souvenez-vous en ! »[3]  Quant à son soi-disant empoisonnement, il perd beaucoup de consistance pour se transformer en simple hypothèse d’un coursier en méforme : « J’étais le seul à être malade et j’ai fini par me demander si ma boisson n’avait pas été trafiquée. J’avais des doutes, mais, sur le coup j’ai d’abord pensé à m’accrocher, car les Pyrénées arrivaient. »[4]  Ce n’est que des années après, dans un exercice de relecture psychologique et historique, que naîtra la formule accusatrice : « Un jour que j’étais seul avec Jean Leulliot, je me suis résolu à lui poser la question qui me tarabustait depuis si longtemps : “Jean, ce bidon trafiqué à Royan en 1939, cette intoxication, c’était prémédité ?” Sa réponse, je l’ai toujours en tête : “Que veux-tu Victor, tu avais la tête dure, tu n’avais pas voulu comprendre…” » [5]


Version différente, là encore, et surtout ré-éclairée par la distance séparant les deux scènes. Ce qui ne signifiait pas, au demeurant, que Victor Cosson ne fût pas digne de foi — pour dire ici toute notre pensée, il l’était certainement davantage que Jean Leulliot dont les états de service en matière d’honneur, de cyclisme et de presse ont nourri des controverses. Aussi convient-il de rouvrir le « Dossier Victor Cosson » et de le débarrasser de ses oripeaux fantaisistes pour s’en tenir à l’histoire, finalement banale, d’un coureur doué qui n’a brillé qu’un seul été. Pour le reste, comment ne pas voir qu’il fut moins brisé par Desgrange qu’il ne le fut par la guerre ? Parce que même s’il disputa dix étapes du Tour de France 1947, il est clair que l’ancien menuisier de Renault-Billancourt, trop longtemps affamé, carencé puis victime du scorbut, avait perdu la flamme. Il courut encore en 1948 et 1949, mais très loin des premières lignes — très loin de Vietto et de Bartali, comme lui arrêtés par la guerre, mais d’une autre trempe physique et mentale.


Oui, quel malentendu autour de Victor Cosson, personnage attachant auquel ses nombreux admirateurs prêtèrent des qualités athlétiques qu’il ne possédait point ! « Pas bête, et sympathique », avait soufflé, à son sujet, le fameux Sylvère Maes en 1938. [6] Un authentique compliment, que Félicien Vervaecke devait néanmoins tempérer d’une fine remarque : « Il n’a qu’une chose contre lui : c’est qu’en France, on lui fait une publicité énorme. Comme il est jeune, cela peut lui tourner la tête. Mauvais, la “tête enflée”… S’il croit que c’est arrivé déjà maintenant, il est fichu (sic), car il a encore du travail à faire pour devenir un vainqueur du Tour. » [7] Hélas, ce travail, le prodige du millésime 1938 ne l’accomplirait pas. « Mon principal regret, admettrait-il au soir de sa vie, c’est d’avoir toujours un peu manqué de courage à l’entraînement. » [8]  Constat lucide, mais fatal. Au bout du compte, il solderait sa malheureuse carrière avec cinq maigres victoires, dont le Grand Prix Wolber en 1939, les Quatre Jours de la route en 1942, le Grand Prix du Camembert en 1943.


Pourtant, que d’espoirs il avait fait naître ! Et de quelle passion il avait aimé le cyclisme… Une passion d’enfance, ensuite nourrie par les images du Tour 1931 qu’il était allé applaudir avec son frère du côté du pont de Sèvres. Selon son propre aveu, il avait alors promis : « Moi aussi je serai coureur ! » [9] Sauf que, coureur, c’était un métier quelquefois magnifique, mais plus souvent ingrat, qu’il fallait reprendre sans cesse, telle l’inépuisable Pénélope… Victor Cosson, grimpeur d’1 m 69 pour 63 kg, n’avait ni la hargne, ni cette patience. Avec la belle humeur que les Boulonnais lui ont connue, il s’effaça prématurément. Et laissa enfler la légende…


© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.

 

Victor Cosson en bref


Né le 11 octobre 1915 à Lorges. Décédé le 18 juin 2009 à Paris.

Professionnel chez Mercier (1937 à 1942), Europe-Dunlop (1943 et 1944), Garin-Wolber (1945), Rochet (1946 et 1947), Chaplais-Hutchinson (1949).

Principales victoires : 1re étape de la Ronde des Mousquetaires 1938 ; Grand Prix Wolber 1939 ; Quatre Jours de la route 1942 ; Grand Prix du Camembert 1943 ; Prix de Saint-Junien 1946. 


[1] Cité par Jacques Seray in Henri Desgrange, l’homme qui créa le Tour de France, Éditions Cristel, p. 275.

[2] Ibid.

[3] Victor Cosson. Entretiens avec Pascal Leroy, Le Pas d’Oiseau, p. 55.

[4] Ibid., p. 60.

[5] Victor Cosson. Entretiens avec Pascal Leroy, p. 90.

[6] L’Auto du 3 août 1938.

[7] Ibid.

[8] Victor Cosson. Entretiens avec Pascal Leroy, p. 91.

[9] Ibid., p. 17.



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