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Picot Fernand

Fernand Picot, baron de Bretagne...


Il était petit, nerveux, rapide. Sous le maillot violine des Mercier, il chassa les étapes dans les courses d'une semaine. Mais son public était en Bretagne, où il défendait bec et ongle sa baronnie. Portrait de Fernand Picot, un coureur de pardons qui ne faisait pas de cadeaux...


Il faut revenir au temps du cyclisme noir et blanc. Pour seul théâtre, le bureau de Jacques Goddet, qui avait été celui d'Henri Desgrange, à L'Équipe ; au programme, la réunion pour sélectionner les régionaux du Tour de France 1954. Sont invités ce jour-là, outre Jacques Goddet lui-même, l'ensemble des directeurs sportifs et les journalistes de la rubrique ' cyclisme '. Parmi eux, Jacques Augendre, présent dans les murs depuis 1946, et un certain Pierre Chany, déjà regardé comme le meilleur analyste de l'époque - et qui raconterait, des années plus tard, l'anecdote suivante : ' Pour que tout le monde comprenne bien, il faut rappeler que, sur le Tour, il y avait des gens qui vendaient, en toute illégalité, des nougats. Ces vendeurs s'appelaient des ' picots '. Le mot d'ordre général, repris par Jacques Goddet et Félix Lévitan, était : ' Pas de picots sur le Tour. ' Tant bien que mal, la police leur faisait la chasse... '1 Bref, une scène d'ambiance, digne d'un film de Jacques Tatie ou d'un sépia dans Miroir Sprint. L'histoire n'eût jamais prêté à conséquences si le peloton breton n'avait alors compté dans ses rangs un dénommé Fernand... Picot, près de passer à la postérité pour une question d'homonymie. Car Chany ne put retenir ce qu'il devait qualifier de ' jeu de mots ridicule '2 : ' Non ! pas de Picot sur le Tour ! '3 Évidemment, éclat de rire collectif. On imagine jusqu'à l'austère Félix Lévitan se fendant d'un sourire. La conclusion va sans dire : tel un potache qu'il n'était pas, le natif de Pontivy, vingt-quatre ans, fut évincé de la liste des possibles partants !

On devine son étonnement. N'avait-il pas mérité d'avoir sa chance aux côtés des Barbotin, Bouvet, François Mahé, Malléjac, Morvan et Robic qui constituaient l'ossature de l'équipe de l'Ouest ? Certes, il n'était qu'indépendant. Mais il allait vite et avait remporté une étape de la Course de la Paix... D'où sa réputation de jeune loup, en 1954. Puis sa réputation de jeune espoir en 1955, après qu'il eut multiplié les performances : troisième du Circuit du Morbihan et des Boucles de la Seine, deuxième de Paris-Camembert, de Paris-Bourges et du Tour de l'Ouest, vainqueur de deux étapes et du classement final du Tour de Champagne. Moyennant quoi, dès l'automne, le prévoyant Antonin Magne lui établit un contrat : de 1956 à 1961, Fernand Picot arborerait les couleurs fameuses de la marque Mercier. Ce serait ses fiévreuses années.

Est-il besoin de l'écrire ? Personne ne rit plus à l'annonce de son nom ; et sa sélection pour le Tour semble d'autant moins discutable que l'intéressé s'y révèle définitivement en 1956, terminant deuxième des douzième et treizième étapes et deuxième, derrière Stan Ockers, du classement par points, après avoir porté le maillot vert ! Pour un routier encore tendre, c'est presque un coup de maître. Chacun attend donc qu'il confirme sa progression et rejoigne le gotha du cyclisme français. Mais, 1957, 1958, 1959, 1960 s'égrènent sans victoire de prestige - enfin, sans le titre ou l'étape qui le consacrerait officiellement. Tout rapide qu'il paraît, Fernand Picot manque de fond. C'est un sprinter de petite taille, un vif-argent qui s'essouffle au-delà du deux centième kilomètre. Or, franchi ce cap, les chefs de bande remontent. Rien qu'au niveau national, il doit composer avec André Darrigade, Jean Graczyk, Jean Gainche, Jean Forestier, René Privat, Jean Stablinski et, chez les ' violines ', avec une recrue au large sourire : Raymond Poulidor. Dans ces conditions, sa vertu sera de trouver sa mesure, sans trop en rabattre.

Sa mesure ? Les étapes plutôt courtes et nerveuses sur Paris-Nice, le Midi-Libre ou le Dauphiné, et les courses d'un jour, de préférence devant son public. Parce que sous le règne finissant de Louison Bobet, le champion de Pontivy s'est entouré d'une sorte de cour, une baronnie qu'il défend bec et ongle, malgré les Gainche, Pipelin, Groussard frères, Morvan et Thomin, comme lui seigneurs de Bretagne ! Qu'on se représente l'affiche : Picot, le gars de Pontivy, Gainche, le gars de Remungol, Morvan, le gars de Moustoir-Ac, au coude à coude dans le Circuit de l'Aulne (gagné par Picot en 1954, Gainche en 1959, Morvan en 1961), dans le Grand Prix de Plouay (gagné par Picot en 1961 et 1963, par Gainche en 1958 et 1962), dans la Mi-Août Bretonne ou dans n'importe quel pardon du dimanche : une guerre, ou peu s'en faut ! Et dans cette guerre-là, Fernand Picot s'en donne à cœur joie, raflant les primes, les fleurs, les vivats. Ainsi triomphe-t-il dans le Prix d'Hennebont en 1957, le Prix de Plonéour-Lanvern en 1958, le Prix de Dinan en 1960, le Prix de Saint-Méen-le-Grand en 1962. Les spécialistes y puiseront la preuve d'une solide carrière - ' Il démontra, par la suite, un réel talent de sprinter ', devait admettre, au comble de la confusion, Pierre Chany4 - ; mieux vaut y voir la force d'une géographie intelligemment comprise. Jusqu'en 1967, le Breton écume sa région, toujours alerte et bondissant, et follement populaire. Il suffit que le speakeur déclame : ' Fernand Picot, huit Tours de France, ancien maillot vert ', pour que les spectateurs lui fassent fête. Alors, quasi quadragénaire, Picot serre ses cale-pieds et jette un salut. C'est un grognard, un acteur qui sait son métier, qui sprinte encore et s'accroche dans les bosses. D'ailleurs, en 1956, il a terminé dix-huitième du Tour de France, puis treizième en 1957, ce qui n'est pas rien. ' Fernand, vous êtes un sacré bonhomme ! ' lui lança, un beau soir, Antonin Magne5.

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.


Picot en bref

* Né le 10 mai 1930 à Pontivy.
* Professionnel chez Urago (1955), Mercier (1956 à 1961), Peugeot (1962), Bertin (1963), Margnat (1964 et 1965).
* Principales victoires : Circuit de l'Aulne 1954 ; Tour de Champagne 1955 ; un étape du Dauphiné 1956 (deux en 1957) ; une étape de Paris-Nice en 1958 ; une étape du Midi-Libre en 1959 ; Gènes-Nices en 1961 ; G.P. de Plouay en 1961 et 1963.



1 Christophe Penot, Pierre Chany, l'homme aux 50 Tours de France, Éd. Cristel, 1996, p. 203.
2 Ibid, p. 204.
3 Ibid.
4 Ibid.
5 Jacques Colin, Paroles de peloton, Solar, 2001, p. 30.

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