UNCP UNCP
L'UNCP est le syndicat professionnel des coureurs cyclistes français.
Syndicat de service et de dialogue constructif.
Créé il y a plus de 60 ans, il a pour vocation la représentation des coureurs et la défense de leurs intérêts collectifs et individuels.
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Lucien Petit-Breton, par deux fois...

    

Il fut le premier homme à gagner deux fois le Tour de France. Mais il brilla aussi dans les classiques, ouvrant jusqu’au palmarès de Milan-San Remo. Portrait de Lucien Mazan, dit « l’Argentin », et appelé Petit-Breton … 

  

C’est un certain Roger Bastide, son biographe, qui l’affirme dans Le Dictionnaire des coureurs : né à Plessé, en Loire-Atlantique, le 18 octobre 1882, Lucien Georges Mazan mena sa carrière cycliste « comme une véritable star ».[1] Il voulait dire : un sportif hors norme et un personnage moderne, « médiatique », que l’on aurait volontiers imaginé sur une scène. Du reste, avant d’être un formidable routier, il avait brillamment combattu sur les pistes, finissant deuxième du Bol d’Or en 1902 derrière un géant de l’époque, le fameux Constant Huret. Puis il était revenu à la charge deux ans plus tard, humiliant Léon Georget dans ce même Bol d’Or organisé à Buffalo, pendant vingt-quatre heures. La preuve, en somme, que ce jeune homme possédait une exceptionnelle endurance, et donc un fichu caractère… Sans compter qu’il possédait une jolie vitesse de jambe. Ne devait-il pas couvrir, pour son premier essai contre le record de l’heure, 40,432 kilomètres à Paris, en juillet 1905 ? Un échec relatif (la référence était de 40,781 km) qu’il gommait le mois suivant en crevant le mur des 41 kilomètres. Exactement 41,110 kilomètres réussis sur sa piste fétiche de Buffalo ! La marque d’un seigneur d’à peine vingt-trois ans. 


Dire que la presse courut saluer sa performance serait beaucoup dire. Déjà, la chronique des vélodromes passionnait moins que l’aventure des caïds de la route — et chacun parlait de Louis Trousselier, le Parisien, vainqueur cette année-là du troisième Tour de France. Mais ce Tour, justement, Lucien Georges Mazan l’avait lui aussi disputé ; il s’y était maintes fois illustré, terminant deuxième des étapes de Grenoble, Toulouse et Paris, et terminant encore troisième à Caen, quatrième à Nîmes, cinquième à Toulon et à Rennes.  Bref, un « carton » qui avait attiré l’œil de suiveurs et jeté une lumière franche sur cet athlète que le public surnommait « l’Argentin », mais qui se faisait appeler « Petit-Breton ». Et de raconter son étonnante histoire, en l’occurrence celle de son père, horloger à Redon, parti tenter sa chance à Buenos-Aires. Là-bas, ses trois fils connurent la vie rude des enfants de la rue, jusqu’au jour où Lucien, seize ans, gagna une bicyclette à la loterie. La suite va de soi : il roula sans relâche, se révélant particulièrement doué. Le sommet ? Un titre de champion d’Argentine à dix-neuf ans. Juste avant de rentrer au pays… 

En France, il continua donc. Passée sa première « Grande Boucle », passé son record de l’heure, on le retrouva sur la plus haute marche de Paris-Tours, en 1906. Puis, à nouveau, il fit feu de tout bois sur les routes de juillet (deuxième à Nancy, deuxième à Bordeaux, deuxième à Nantes), achevant son épopée en quatrième position — mais le meilleur des « poinçonnés », catégorie très admirée dans le cyclisme d’alors. D’ailleurs, en 1907, lorsqu’il prit le départ de son troisième Tour De France, le désormais populaire Lucien Petit-Breton émargeait toujours au rang des poinçonnés, ce qui lui valut à Bayonne, après sa première victoire d’étape, un compliment appuyé d’Henri Desgrange : « Quand on songe que cet homme traîne avec lui le formidable handicap d’une machine poinçonnée et qu’il a sans cesse dans la pensée le souci de surveiller sa machine, de ne point la détériorer, d’éviter pour elle jusqu’au moindre cahot de la route, on demeure stupéfait que cet homme puisse occuper encore la troisième place du classement général. »[2] C’était augurer plus incroyable : son triomphe final, au terme des 4 488 kilomètres. Gustave Garrigou et Émile Georget, ses compatriotes, compléteraient le podium. 


Une star, oui. Il l’était maintenant, et s’en apercevait dès qu’il venait dans les vélodromes monnayer sa nouvelle renommée. Car la foule le fêtait certes comme le vainqueur du Tour, mais également comme le premier lauréat de Milan-San Remo. Un autre succès légendaire, obtenu le 14 avril 1907, sous la pluie, dans le froid. Ce fut au point que trente-trois des soixante-six inscrits s’étaient récusés, et que seuls quatorze vaillants atteignirent l’arrivée. Parmi eux, le terrible Giovanni Gerbi, dit « le Diable rouge », et son équipier sous le maillot Peugeot, Gustave Garrigou. Classique tendue, haletante… Après 288 kilomètres et 11 heures d’effort, Petit-Breton, appointé par la firme Bianchi, les précédaient d’une trentaine de secondes. Il ne lui en fallait pas davantage pour entrer dans l’histoire… De même, il lui suffirait des quatorze étapes du Tour de France 1908 pour devenir officiellement le premier homme à graver par deux fois son nom au palmarès. « Jamais personne, dans aucune course sur route, ne fit preuve d’une supériorité plus profonde, aussi devons-nous le classer parmi les champions les plus célèbres que la Vélocipédie ait jamais produits », écrivit le journaliste Charles Ravaud.[3] Moyennant quoi, Lucien Petit-Breton, théâtral, annonça qu’il stoppait derechef sa carrière afin de « faire place au commerçant ».[4] Ses supporters crurent défaillir. 


En réalité, il aimait trop la compétition, le voyage et la gloire pour arrêter brutalement. En 1909, il enleva le Tour de Tarragone. En 1910 et 1911, il doubla le Giro et le Tour et les abandons. Puis il abandonna encore, généralement pour cause de malchance, les Tours de France 1912, 1913, 1914… Un perdant ? Non, un battant qui restait un mythe et poursuivait crânement dans la certitude qu’il finirait par retrouver son sceptre. N’avait-il pas terminé, en 1912, deuxième de Bordeaux-Paris et troisième de Paris-Tours ? 

Mais la Grande Guerre balaya tout cela. Lucien Petit-Breton n’en revint pas — « mort sur le front de l’Argonne le 20 décembre 1917 dans un stupide accident de voiture après avoir si souvent échappé de peu à la mitraille », pesterait Georges Cadiou.[5] 

  

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.

 

Lucien Petit-Breton en bref 

 

Né Lucien Mazan le 18 octobre 1882 à Plessé. Décédé le 20 décembre 1917 à la suite d’un accident sur le front des Ardennes.

Professionnel de 1902 à 1914.

Principales victoires : Bol d’Or 1904 ; Paris-Tours 1906 ; Milan-San Remo 1907 ; Tour de France 1907 et 1908 ;  Tour de Belgique 1908 ; Paris-Bruxelles 1908 ; Tour de Tarragone 1909 ; 5e étape du Tour d’Italie 1911.



[1] Le Dictionnaire des coureurs, p. 989.

[2] L’Auto, 25 juillet 1907.

[3] L’Auto, 10 août 1908.

[4] L’Auto, 11 août 1908.

[5] Georges Cadiou, Les Grandes heures du cyclisme breton, p. 36.

Lucien Petit-Breton, par deux fois...

    

Il fut le premier homme à gagner deux fois le Tour de France. Mais il brilla aussi dans les classiques, ouvrant jusqu’au palmarès de Milan-San Remo. Portrait de Lucien Mazan, dit « l’Argentin », et appelé Petit-Breton … 

  

C’est un certain Roger Bastide, son biographe, qui l’affirme dans Le Dictionnaire des coureurs : né à Plessé, en Loire-Atlantique, le 18 octobre 1882, Lucien Georges Mazan mena sa carrière cycliste « comme une véritable star ».[1] Il voulait dire : un sportif hors norme et un personnage moderne, « médiatique », que l’on aurait volontiers imaginé sur une scène. Du reste, avant d’être un formidable routier, il avait brillamment combattu sur les pistes, finissant deuxième du Bol d’Or en 1902 derrière un géant de l’époque, le fameux Constant Huret. Puis il était revenu à la charge deux ans plus tard, humiliant Léon Georget dans ce même Bol d’Or organisé à Buffalo, pendant vingt-quatre heures. La preuve, en somme, que ce jeune homme possédait une exceptionnelle endurance, et donc un fichu caractère… Sans compter qu’il possédait une jolie vitesse de jambe. Ne devait-il pas couvrir, pour son premier essai contre le record de l’heure, 40,432 kilomètres à Paris, en juillet 1905 ? Un échec relatif (la référence était de 40,781 km) qu’il gommait le mois suivant en crevant le mur des 41 kilomètres. Exactement 41,110 kilomètres réussis sur sa piste fétiche de Buffalo ! La marque d’un seigneur d’à peine vingt-trois ans. 


Dire que la presse courut saluer sa performance serait beaucoup dire. Déjà, la chronique des vélodromes passionnait moins que l’aventure des caïds de la route — et chacun parlait de Louis Trousselier, le Parisien, vainqueur cette année-là du troisième Tour de France. Mais ce Tour, justement, Lucien Georges Mazan l’avait lui aussi disputé ; il s’y était maintes fois illustré, terminant deuxième des étapes de Grenoble, Toulouse et Paris, et terminant encore troisième à Caen, quatrième à Nîmes, cinquième à Toulon et à Rennes.  Bref, un « carton » qui avait attiré l’œil de suiveurs et jeté une lumière franche sur cet athlète que le public surnommait « l’Argentin », mais qui se faisait appeler « Petit-Breton ». Et de raconter son étonnante histoire, en l’occurrence celle de son père, horloger à Redon, parti tenter sa chance à Buenos-Aires. Là-bas, ses trois fils connurent la vie rude des enfants de la rue, jusqu’au jour où Lucien, seize ans, gagna une bicyclette à la loterie. La suite va de soi : il roula sans relâche, se révélant particulièrement doué. Le sommet ? Un titre de champion d’Argentine à dix-neuf ans. Juste avant de rentrer au pays… 

En France, il continua donc. Passée sa première « Grande Boucle », passé son record de l’heure, on le retrouva sur la plus haute marche de Paris-Tours, en 1906. Puis, à nouveau, il fit feu de tout bois sur les routes de juillet (deuxième à Nancy, deuxième à Bordeaux, deuxième à Nantes), achevant son épopée en quatrième position — mais le meilleur des « poinçonnés », catégorie très admirée dans le cyclisme d’alors. D’ailleurs, en 1907, lorsqu’il prit le départ de son troisième Tour De France, le désormais populaire Lucien Petit-Breton émargeait toujours au rang des poinçonnés, ce qui lui valut à Bayonne, après sa première victoire d’étape, un compliment appuyé d’Henri Desgrange : « Quand on songe que cet homme traîne avec lui le formidable handicap d’une machine poinçonnée et qu’il a sans cesse dans la pensée le souci de surveiller sa machine, de ne point la détériorer, d’éviter pour elle jusqu’au moindre cahot de la route, on demeure stupéfait que cet homme puisse occuper encore la troisième place du classement général. »[2] C’était augurer plus incroyable : son triomphe final, au terme des 4 488 kilomètres. Gustave Garrigou et Émile Georget, ses compatriotes, compléteraient le podium. 


Une star, oui. Il l’était maintenant, et s’en apercevait dès qu’il venait dans les vélodromes monnayer sa nouvelle renommée. Car la foule le fêtait certes comme le vainqueur du Tour, mais également comme le premier lauréat de Milan-San Remo. Un autre succès légendaire, obtenu le 14 avril 1907, sous la pluie, dans le froid. Ce fut au point que trente-trois des soixante-six inscrits s’étaient récusés, et que seuls quatorze vaillants atteignirent l’arrivée. Parmi eux, le terrible Giovanni Gerbi, dit « le Diable rouge », et son équipier sous le maillot Peugeot, Gustave Garrigou. Classique tendue, haletante… Après 288 kilomètres et 11 heures d’effort, Petit-Breton, appointé par la firme Bianchi, les précédaient d’une trentaine de secondes. Il ne lui en fallait pas davantage pour entrer dans l’histoire… De même, il lui suffirait des quatorze étapes du Tour de France 1908 pour devenir officiellement le premier homme à graver par deux fois son nom au palmarès. « Jamais personne, dans aucune course sur route, ne fit preuve d’une supériorité plus profonde, aussi devons-nous le classer parmi les champions les plus célèbres que la Vélocipédie ait jamais produits », écrivit le journaliste Charles Ravaud.[3] Moyennant quoi, Lucien Petit-Breton, théâtral, annonça qu’il stoppait derechef sa carrière afin de « faire place au commerçant ».[4] Ses supporters crurent défaillir. 


En réalité, il aimait trop la compétition, le voyage et la gloire pour arrêter brutalement. En 1909, il enleva le Tour de Tarragone. En 1910 et 1911, il doubla le Giro et le Tour et les abandons. Puis il abandonna encore, généralement pour cause de malchance, les Tours de France 1912, 1913, 1914… Un perdant ? Non, un battant qui restait un mythe et poursuivait crânement dans la certitude qu’il finirait par retrouver son sceptre. N’avait-il pas terminé, en 1912, deuxième de Bordeaux-Paris et troisième de Paris-Tours ? 

Mais la Grande Guerre balaya tout cela. Lucien Petit-Breton n’en revint pas — « mort sur le front de l’Argonne le 20 décembre 1917 dans un stupide accident de voiture après avoir si souvent échappé de peu à la mitraille », pesterait Georges Cadiou.[5] 

  

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.

 

Lucien Petit-Breton en bref 

 

Né Lucien Mazan le 18 octobre 1882 à Plessé. Décédé le 20 décembre 1917 à la suite d’un accident sur le front des Ardennes.

Professionnel de 1902 à 1914.

Principales victoires : Bol d’Or 1904 ; Paris-Tours 1906 ; Milan-San Remo 1907 ; Tour de France 1907 et 1908 ;  Tour de Belgique 1908 ; Paris-Bruxelles 1908 ; Tour de Tarragone 1909 ; 5e étape du Tour d’Italie 1911.



[1] Le Dictionnaire des coureurs, p. 989.

[2] L’Auto, 25 juillet 1907.

[3] L’Auto, 10 août 1908.

[4] L’Auto, 11 août 1908.

[5] Georges Cadiou, Les Grandes heures du cyclisme breton, p. 36.