UNCP UNCP
L'UNCP est le syndicat professionnel des coureurs cyclistes français.
Syndicat de service et de dialogue constructif.
Créé il y a plus de 60 ans, il a pour vocation la représentation des coureurs et la défense de leurs intérêts collectifs et individuels.
contact@uncp.net . Comité Directeur . UNCP 161 Chemin du Buisson – 38110 DOLOMIEU
  • Route Pro Championnats de France Cassel 2023 - Photo Bruno Bade
  • Route Pro Photo Bruno Bade
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  • Tro Bro Leon 2019 Photo Bruno Bade
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Eugène Christophe, littéralement adoré...

              

Il fut incontestablement le plus malchanceux des coureurs du Tour de France. Mais il fut aussi le premier porteur du maillot jaune. Portrait d’Eugène Christophe, champion héroïque et légendaire que le public a littéralement adoré… 

            

Parce qu’Eugène Christophe eut le malheur de perdre deux Tours de France qu’il méritait de gagner, et parce qu’il eut l’honneur d’endosser, le samedi 19 juillet 1919, le premier maillot jaune jamais décerné, la légende lui prêta mille vies. Jusqu’à plus soif, on a raconté ses trois fourches brisées en un temps où les coureurs devaient eux-mêmes réparer. On a peint et repeint les implacables commissaires présents avec lui dans la forge de Sainte-Marie-de-Campan. On a chanté ses exploits, ses deux victoires dans Bordeaux-Paris et, surtout, son inoubliable Milan-San Remo en 1910 — sans conteste la classique la plus éprouvante du siècle… Mais a-t-on suffisamment expliqué l’essentiel ? Car l’essentiel, à son sujet, n’était pas son inimaginable malchance, ni sa phénoménale résistance, mais la passion, la foi immense qui le liait à son sport. Un sacerdoce, vraiment, dont il éprouva la force en s’engageant comme apprenti serrurier rue Chapon, dans le troisième arrondissement de Paris. C’était, précisons-le, en 1898 ; il avait tout juste treize ans. Un brave gosse, paraît-il, solide et drôle, pour lequel le fer d’une bicyclette n’aurait bientôt point de secret puisque les serruriers entretenaient ces étranges machines qui filaient plus vite qu’un cheval… Et Eugène Christophe de se dire que le jour où il en posséderait une… Il s’y voyait déjà ! Il se sentait tellement plein d’endurance, tellement plein d’espérances… 


Il débuta sur un vélo offert par son père et par une course de vingt-cinq kilomètres qu’il se dépêcha d’enlever en solitaire. Son prix ? 25 francs, comprenez « 25 balles ! C’était une affaire à cette époque là », s’amuserait-il des années après, avec un merveilleux bon sens et une irrésistible gouaille[1]. De la même façon, il décrirait souvent le départ du premier Tour de France auquel il avait assisté, le 1er juillet 1903, dans les rues de Montgeron. « Il n’y avait pas la grande foule ! Ah, non, non, non… Il y avait réellement les mordus du vélo, les gens qui s’occupaient de ça. C’était en semaine, comprenez-vous ? » Oui, on comprenait…[2] On comprenait que du haut de son mètre soixante-deux, Eugène Christophe se promettait d’accompagner prochainement les géants de la route. Ne s’entraînait-il pas d’arrache-pied ? Une mise en condition qui lui permettrait de finir septième de Paris-Roubaix en 1904, à dix-neuf ans, et quatorzième l’année suivante pour signer son avènement chez les professionnels. 


Il semblait prêt pour l’aventure. Il l’officialisa le 4 juillet 1906, à six heures du matin, au milieu d’un peloton qui regroupait quatre-vingt-deux participants. Parmi eux, d’authentiques cadors dont René Pottier, futur vainqueur et premier grand grimpeur de l’histoire. Un Tour long de 4 545 kilomètres, vallonné, difficile, que seuls quatorze courageux parvinrent à terminer. Pour sa part, classé neuvième à Paris, et quatrième de la catégorie des poinçonnés, Eugène Christophe avait réussi à démontrer ce que l’avenir confirmerait : une volonté i-né-bran-la-ble ! Elle en deviendrait quasi proverbiale. 


Physiquement, il n’en restait pas moins tendre. Il avait encore à progresser, ce qu’il fit à son rythme, en observant ses adversaires. Puis, à partir de 1909, il commença d’écrire ligne à ligne son étonnant palmarès, décrochant le premier de ses sept titres de champion de France de cyclo-cross (« cross cyclo-pédestre », selon la terminologie du moment). Combien en aurait-il exactement cumulés si la Première Guerre mondiale n’avait pas interrompu sa série de six victoires consécutives ? C’est une question qui mérite d’être posée. Et combien de classiques aurait-il remportées s’il ne s’était pas obligé à finir, à gagner l’épouvantable Milan-San Remo de 1910 ? Car c’était proprement épouvantable ! De la neige, du vent, du blizzard ! Des conditions dantesques que soixante et onze gaillards avaient décidé d’affronter en ce dimanche 3 avril — mais, après l’inénarrable ascension du Turchino, ils ne se comptaient qu’une poignée, puis seulement quatre, quatre héroïques, quatre immortels à l’arrivée où le Français devançait de plus d’une heure Cocchi, Marchese et Van Hauwaert. Tétanisé, le corps partout brûlé par le gel, Eugène Christophe fut aussitôt évacué vers l’hôpital. Il y resterait un mois. « Mais deux ans furent nécessaires à mon complet rétablissement, deux ans sans victoire, à traîner ma misère aux arrières du peloton », soulignerait-il dans ses mémoires.[3] 


Cela dit, sa vie était faite : un tel succès suffisait à tout. Son génie fut d’y ajouter la Polymultipliée en 1914, Paris-Tours en 1920, Bordeaux-Paris en 1920 devant Louis Heusghem et en 1921 devant Jean Alavoine, puis deux Tours du Bourbonnais pour conclure sa très longue carrière, en 1925 et 1926. Sans oublier, évidemment, ses prouesses sur les routes du Tour de France qu’il disputa onze fois en vingt ans, terminant notamment deuxième en 1912 et troisième en 1919. Pourtant, dans le souvenir des hommes, demeura d’abord l’édition de 1913, soldée en septième position. Combien de fois a-t-on répété que ce Tour, il aurait dû le gagner ! N’en avait-il pas pris virtuellement les commandes ? Et ne creusait-il pas les écarts sur Thys, Garrigou et Faber lorsque sa fourche céda tout à coup dans la descente du Tourmalet ? Suivit alors une homérique course à pied de quatorze kilomètres, son vélo sur le dos, la boîte de pédalier lui labourant les côtes. Puis il y eut, plus légendaire encore, la lente et pathétique réparation… Quatre heures enfuies dans cette tragédie sportive qui hanta plusieurs générations. Eugène Christophe s’en plaindrait jusqu’à son dernier souffle, en 1970 : « Trois fois j’ai été en tête du classement général… Trois fois ma fourche a cassé… »[4] Mais il aimait tant le cyclisme qu’il repartait toujours. Le public l’appelait « Cricri » ou « le vieux Gaulois ». Littéralement, il était adoré. 

  

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.


Eugène Christophe en bref 

 

Né le 22 janvier 1885 à Paris. Décédé le 1er février 1970.

Coureur de 1903 à 1926.

Principales victoires : Championnat de France de cyclo-cross 1909, 1910, 1911, 1912, 1913, 1914, 1921 ; Milan-San Remo 1910 ; trois étapes dans le Tour de France 1912 ; Polymultiplié 1914 ; Bordeaux-Paris 1920, 1921 ; Paris-Tours 1920 ; Circuit du Bourbonnais 1925, 1926.



[1] Sources Ina-France 2.

[2] Ibid.

[3] Pierre Chany, La Fabuleuse histoire des classiques et des championnats du monde, ODIL, p. 403.

[4] Marcel Diamant-Berger, Histoire du Tour de France, Éd. Gédalge, p. 89

Eugène Christophe, littéralement adoré...

              

Il fut incontestablement le plus malchanceux des coureurs du Tour de France. Mais il fut aussi le premier porteur du maillot jaune. Portrait d’Eugène Christophe, champion héroïque et légendaire que le public a littéralement adoré… 

            

Parce qu’Eugène Christophe eut le malheur de perdre deux Tours de France qu’il méritait de gagner, et parce qu’il eut l’honneur d’endosser, le samedi 19 juillet 1919, le premier maillot jaune jamais décerné, la légende lui prêta mille vies. Jusqu’à plus soif, on a raconté ses trois fourches brisées en un temps où les coureurs devaient eux-mêmes réparer. On a peint et repeint les implacables commissaires présents avec lui dans la forge de Sainte-Marie-de-Campan. On a chanté ses exploits, ses deux victoires dans Bordeaux-Paris et, surtout, son inoubliable Milan-San Remo en 1910 — sans conteste la classique la plus éprouvante du siècle… Mais a-t-on suffisamment expliqué l’essentiel ? Car l’essentiel, à son sujet, n’était pas son inimaginable malchance, ni sa phénoménale résistance, mais la passion, la foi immense qui le liait à son sport. Un sacerdoce, vraiment, dont il éprouva la force en s’engageant comme apprenti serrurier rue Chapon, dans le troisième arrondissement de Paris. C’était, précisons-le, en 1898 ; il avait tout juste treize ans. Un brave gosse, paraît-il, solide et drôle, pour lequel le fer d’une bicyclette n’aurait bientôt point de secret puisque les serruriers entretenaient ces étranges machines qui filaient plus vite qu’un cheval… Et Eugène Christophe de se dire que le jour où il en posséderait une… Il s’y voyait déjà ! Il se sentait tellement plein d’endurance, tellement plein d’espérances… 


Il débuta sur un vélo offert par son père et par une course de vingt-cinq kilomètres qu’il se dépêcha d’enlever en solitaire. Son prix ? 25 francs, comprenez « 25 balles ! C’était une affaire à cette époque là », s’amuserait-il des années après, avec un merveilleux bon sens et une irrésistible gouaille[1]. De la même façon, il décrirait souvent le départ du premier Tour de France auquel il avait assisté, le 1er juillet 1903, dans les rues de Montgeron. « Il n’y avait pas la grande foule ! Ah, non, non, non… Il y avait réellement les mordus du vélo, les gens qui s’occupaient de ça. C’était en semaine, comprenez-vous ? » Oui, on comprenait…[2] On comprenait que du haut de son mètre soixante-deux, Eugène Christophe se promettait d’accompagner prochainement les géants de la route. Ne s’entraînait-il pas d’arrache-pied ? Une mise en condition qui lui permettrait de finir septième de Paris-Roubaix en 1904, à dix-neuf ans, et quatorzième l’année suivante pour signer son avènement chez les professionnels. 


Il semblait prêt pour l’aventure. Il l’officialisa le 4 juillet 1906, à six heures du matin, au milieu d’un peloton qui regroupait quatre-vingt-deux participants. Parmi eux, d’authentiques cadors dont René Pottier, futur vainqueur et premier grand grimpeur de l’histoire. Un Tour long de 4 545 kilomètres, vallonné, difficile, que seuls quatorze courageux parvinrent à terminer. Pour sa part, classé neuvième à Paris, et quatrième de la catégorie des poinçonnés, Eugène Christophe avait réussi à démontrer ce que l’avenir confirmerait : une volonté i-né-bran-la-ble ! Elle en deviendrait quasi proverbiale. 


Physiquement, il n’en restait pas moins tendre. Il avait encore à progresser, ce qu’il fit à son rythme, en observant ses adversaires. Puis, à partir de 1909, il commença d’écrire ligne à ligne son étonnant palmarès, décrochant le premier de ses sept titres de champion de France de cyclo-cross (« cross cyclo-pédestre », selon la terminologie du moment). Combien en aurait-il exactement cumulés si la Première Guerre mondiale n’avait pas interrompu sa série de six victoires consécutives ? C’est une question qui mérite d’être posée. Et combien de classiques aurait-il remportées s’il ne s’était pas obligé à finir, à gagner l’épouvantable Milan-San Remo de 1910 ? Car c’était proprement épouvantable ! De la neige, du vent, du blizzard ! Des conditions dantesques que soixante et onze gaillards avaient décidé d’affronter en ce dimanche 3 avril — mais, après l’inénarrable ascension du Turchino, ils ne se comptaient qu’une poignée, puis seulement quatre, quatre héroïques, quatre immortels à l’arrivée où le Français devançait de plus d’une heure Cocchi, Marchese et Van Hauwaert. Tétanisé, le corps partout brûlé par le gel, Eugène Christophe fut aussitôt évacué vers l’hôpital. Il y resterait un mois. « Mais deux ans furent nécessaires à mon complet rétablissement, deux ans sans victoire, à traîner ma misère aux arrières du peloton », soulignerait-il dans ses mémoires.[3] 


Cela dit, sa vie était faite : un tel succès suffisait à tout. Son génie fut d’y ajouter la Polymultipliée en 1914, Paris-Tours en 1920, Bordeaux-Paris en 1920 devant Louis Heusghem et en 1921 devant Jean Alavoine, puis deux Tours du Bourbonnais pour conclure sa très longue carrière, en 1925 et 1926. Sans oublier, évidemment, ses prouesses sur les routes du Tour de France qu’il disputa onze fois en vingt ans, terminant notamment deuxième en 1912 et troisième en 1919. Pourtant, dans le souvenir des hommes, demeura d’abord l’édition de 1913, soldée en septième position. Combien de fois a-t-on répété que ce Tour, il aurait dû le gagner ! N’en avait-il pas pris virtuellement les commandes ? Et ne creusait-il pas les écarts sur Thys, Garrigou et Faber lorsque sa fourche céda tout à coup dans la descente du Tourmalet ? Suivit alors une homérique course à pied de quatorze kilomètres, son vélo sur le dos, la boîte de pédalier lui labourant les côtes. Puis il y eut, plus légendaire encore, la lente et pathétique réparation… Quatre heures enfuies dans cette tragédie sportive qui hanta plusieurs générations. Eugène Christophe s’en plaindrait jusqu’à son dernier souffle, en 1970 : « Trois fois j’ai été en tête du classement général… Trois fois ma fourche a cassé… »[4] Mais il aimait tant le cyclisme qu’il repartait toujours. Le public l’appelait « Cricri » ou « le vieux Gaulois ». Littéralement, il était adoré. 

  

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.


Eugène Christophe en bref 

 

Né le 22 janvier 1885 à Paris. Décédé le 1er février 1970.

Coureur de 1903 à 1926.

Principales victoires : Championnat de France de cyclo-cross 1909, 1910, 1911, 1912, 1913, 1914, 1921 ; Milan-San Remo 1910 ; trois étapes dans le Tour de France 1912 ; Polymultiplié 1914 ; Bordeaux-Paris 1920, 1921 ; Paris-Tours 1920 ; Circuit du Bourbonnais 1925, 1926.



[1] Sources Ina-France 2.

[2] Ibid.

[3] Pierre Chany, La Fabuleuse histoire des classiques et des championnats du monde, ODIL, p. 403.

[4] Marcel Diamant-Berger, Histoire du Tour de France, Éd. Gédalge, p. 89