UNCP UNCP
L'UNCP est le syndicat professionnel des coureurs cyclistes français.
Syndicat de service et de dialogue constructif.
Créé il y a plus de 60 ans, il a pour vocation la représentation des coureurs et la défense de leurs intérêts collectifs et individuels.
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Gilbert Bauvin, un sacré caractère


Il était de ces rares coureurs capables de terminer deuxième d’un Tour de France et d’un championnat du monde de cyclo-cross. Un puncheur, un habile, doté d’un puissant caractère. Portrait de Gilbert Bauvin, trop peu aimé… 


Cent fois, il a pesté contre le sort, maudissant cette malchance qui l’empêcha, en 1956, d’accrocher le Tour de France à son étonnant palmarès. Parce que Gilbert Bauvin, c’est d’abord cela : un palmarès ! Au total, quatre victoires d’étape en juillet, trois étapes dans le Circuit des Six Provinces, une étape dans Paris-Nice, quatre étapes dans le Tour d’Espagne. Sans oublier de multiples places d’honneur et d’autres succès de prestige, à commencer par le classement final du Tour de Romandie. Et puis, bien sûr, le Tour du Doubs, Paris-Camembert, Bourg-Genève-Bourg, Nancy-Dijon, le Grand Prix de Cannes, le Circuit du Cher, le Grand Prix de Nice, le Grand Prix de Monaco… « De taille pourtant modeste et peu athlétique, il est doté d’un courage et d’une résistance tels qu’il réussit à s’imposer dans un certain nombre de courses en ligne », peut-on lire, à son sujet, dans Le Dictionnaire des coureurs.[1] Un résumé juste, n’en doutons pas, qu’il convient néanmoins de compléter avec l’analyse psychologique signée par Jacques Augendre en 2011 : « Il y avait du Robic chez Bauvin. Écorché vif, contestataire, mal-aimé en raison de son caractère ombrageux, Bauvin était un grimpeur efficace, spécialiste des Pyrénées (comme Robic), un attaquant de choc et un bon finisseur. »[2] À ceci près, évidemment, que le fameux Robic remporta le Tour de France, tandis que notre Lorrain échoua sur le fil, vaincu par la poisse et par l’excès d’ambition d’André Darrigade, son partenaire sous le maillot tricolore en cet été 1956. Conséquence ? 85 secondes de retard sur Roger Walkowiak à Paris, après 4 527 kilomètres et plus de 124 heures d’effort… Un écart serré, à rapporter aux quatre minutes perdues sur chute dans la treizième étape, entre Luchon-Toulouse. Il faut dire que ses équipiers, contre toute logique, et contre l’avis de Marcel Bidot, le sélectionneur national, avaient choisi de ne point s’arrêter, préférant viser un hypothétique bouquet d’étape. « Si toute l’équipe l’avait attendu ce jour-là, il aurait gagné le Tour », assura Géminiani dans rare mea culpa.[3] Propos que devait confirmer amèrement Marcel Bidot : « Si Darrigade avait épaulé Bauvin au lieu de rechercher la victoire d’étape, le résultat eût été différent et Bauvin aurait gagné le Tour… »[4] 


Pauvre Gilbert Bauvin… Battu dans cette course qu’il pouvait dominer, eu égard à ses qualités naturelles, nettement plus larges que celles de Walkowiak ! Car l’intéressé ne se contentait pas de grimper. Non, en 1953, poussé par on ne sait quelle idée, il avait terminé deuxième du championnat de France de cyclo-cross organisé à Besançon, seulement devancé par l’as Roger Rondeaux. Puis, toujours en 1953, et toujours derrière Roger Rondeaux, il avait décroché la médaille d’argent au championnat du monde de la spécialité. Bref, un coureur habile et polyvalent, dont on découvrait qu’il était né à Lunéville en 1927… Première grande victoire, restée pour lui inoubliable ? Nancy-Strasbourg le 15 août 1947, l’année de ses vingt ans. « On sortait de la guerre, nous étions pauvres, je courais avec un vieux vélo, j’achetais moi-même pièces et boyaux. Ma mère m’aidait un peu, comme elle le pouvait. J’ai donc été très heureux de lui donner le bouquet du vainqueur », rappellerait-il au soir de sa vie.[5] Et de conter aussi un second souvenir, quand il devint, en 1950, le premier Nancéen à disputer le Tour de France, huit jours après avoir signé chez les pros : l’accueil exceptionnel que lui réserva la ville à son retour ! « “Plus de monde que pour le général de Gaulle”, disent certains. Une chanson sera même écrite en son honneur : “Gloire au petit Lorrain” », témoignerait le journaliste Éric Nicolas.[6] 


Ce n’était qu’un début. Le petit Lorrain tenterait, en effet, sa chance à huit autres reprises sur les routes du Tour de France, finissant huitième en 1951, trente-deuxième en 1952, seizième en 1953, dixième en 1954, dix-huitième en 1955, deuxième en 1956, quatorzième en 1957, quinzième en 1958. Au passage, on l’a dit, quatre victoires d’étapes (deux en 1954, une en 1957, une en 1958), mais également quatre maillots jaunes (un jour en 1951, deux jours en 1954, un jour en 1958) pour démontrer un authentique esprit d’entreprise. Et ne serait-il pas leader, par deux fois, du Tour d’Espagne 1955 ? Preuve qu’il ne renonçait à rien et se battait pied à pied en un temps où le vieux Robic, le vieux Bobet, le vieux Gem, le jeune Anquetil et le jeune Rivière se partageaient les faveurs du public. « Moi, j’étais un équipier, mais je ne voulais pas être un larbin. Ça fait une différence », assènerait-il, nonagénaire, au micro de Gilles Simon. D’où cette incompréhension qui l’entoura de saison en saison, le reléguant dans un rôle interlope, sans beaucoup d’équivalent dans l’histoire du cyclisme français. Pourquoi (la Lorraine mise à part) ne connut-il jamais la popularité qu’auraient dû lui valoir son formidable abattage ? Sans doute la réponse est-elle contenue dans ce qui précède : la phénoménale richesse du peloton de l’époque, emmené quinze ans durant par ce Coppi que lui-même plaçait au-dessus de tout. 


Il n’empêche, Gilbert Bauvin méritait mieux. Il se consola, après onze années de carrière, en prenant une licence de taxi qu’il conserva à Nancy jusqu’à sa retraite. « On parlait vélo avec les clients. Pas de patron, pas de Darrigade… », se réjouirait-il. C’était un caractère. 


© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.

 

Gilbert Bauvin en bref 


Né le 4 août 1927 à Lunéville.

Professionnel chez Nancia (1950 à 1954), Saint-Raphaël-Géminiani (1955 à 1960).

Principales victoires : deux étapes du Tour de France en 1954, une en 1957, une en 1958 ; deux étapes du Tour d’Espagne en 1955, une en 1956, une en 1957 ; deux étapes du Circuit des Six Provinces 1951, une en 1952 ; Tour du Doubs 1952 ; Paris-Camembert 1954 ; Bourg-Genève-Bourg 1954 ; Nancy-Dijon 1954 ; Grand Prix de Cannes 1954 ; une étape de Paris-Nice 1955 ; Circuit du Cher 1956 ; Prix de Dakar 1956 ; une étape de la Ronde de l’Est 1956 ; Grand Prix de Monaco 1957 ; Grand Prix de Nice 1958 ; Tour de Romandie 1958.



[1] La Maison du Sport, 1988, p. 907. 

[2] Jacques Augendre, Abécédaire insolite. Le Tour, Solar, p. 63. 

[3] In L’Équipe, 6 juillet 2013. 

[4] Pierre Chany, La Fabuleuse histoire du Tour de France, ODIL, 1983, p. 448. 

[5] In L’Est républicain, 29 juin 2012. 

[6] Ibid. 


Gilbert Bauvin, un sacré caractère


Il était de ces rares coureurs capables de terminer deuxième d’un Tour de France et d’un championnat du monde de cyclo-cross. Un puncheur, un habile, doté d’un puissant caractère. Portrait de Gilbert Bauvin, trop peu aimé… 


Cent fois, il a pesté contre le sort, maudissant cette malchance qui l’empêcha, en 1956, d’accrocher le Tour de France à son étonnant palmarès. Parce que Gilbert Bauvin, c’est d’abord cela : un palmarès ! Au total, quatre victoires d’étape en juillet, trois étapes dans le Circuit des Six Provinces, une étape dans Paris-Nice, quatre étapes dans le Tour d’Espagne. Sans oublier de multiples places d’honneur et d’autres succès de prestige, à commencer par le classement final du Tour de Romandie. Et puis, bien sûr, le Tour du Doubs, Paris-Camembert, Bourg-Genève-Bourg, Nancy-Dijon, le Grand Prix de Cannes, le Circuit du Cher, le Grand Prix de Nice, le Grand Prix de Monaco… « De taille pourtant modeste et peu athlétique, il est doté d’un courage et d’une résistance tels qu’il réussit à s’imposer dans un certain nombre de courses en ligne », peut-on lire, à son sujet, dans Le Dictionnaire des coureurs.[1] Un résumé juste, n’en doutons pas, qu’il convient néanmoins de compléter avec l’analyse psychologique signée par Jacques Augendre en 2011 : « Il y avait du Robic chez Bauvin. Écorché vif, contestataire, mal-aimé en raison de son caractère ombrageux, Bauvin était un grimpeur efficace, spécialiste des Pyrénées (comme Robic), un attaquant de choc et un bon finisseur. »[2] À ceci près, évidemment, que le fameux Robic remporta le Tour de France, tandis que notre Lorrain échoua sur le fil, vaincu par la poisse et par l’excès d’ambition d’André Darrigade, son partenaire sous le maillot tricolore en cet été 1956. Conséquence ? 85 secondes de retard sur Roger Walkowiak à Paris, après 4 527 kilomètres et plus de 124 heures d’effort… Un écart serré, à rapporter aux quatre minutes perdues sur chute dans la treizième étape, entre Luchon-Toulouse. Il faut dire que ses équipiers, contre toute logique, et contre l’avis de Marcel Bidot, le sélectionneur national, avaient choisi de ne point s’arrêter, préférant viser un hypothétique bouquet d’étape. « Si toute l’équipe l’avait attendu ce jour-là, il aurait gagné le Tour », assura Géminiani dans rare mea culpa.[3] Propos que devait confirmer amèrement Marcel Bidot : « Si Darrigade avait épaulé Bauvin au lieu de rechercher la victoire d’étape, le résultat eût été différent et Bauvin aurait gagné le Tour… »[4] 


Pauvre Gilbert Bauvin… Battu dans cette course qu’il pouvait dominer, eu égard à ses qualités naturelles, nettement plus larges que celles de Walkowiak ! Car l’intéressé ne se contentait pas de grimper. Non, en 1953, poussé par on ne sait quelle idée, il avait terminé deuxième du championnat de France de cyclo-cross organisé à Besançon, seulement devancé par l’as Roger Rondeaux. Puis, toujours en 1953, et toujours derrière Roger Rondeaux, il avait décroché la médaille d’argent au championnat du monde de la spécialité. Bref, un coureur habile et polyvalent, dont on découvrait qu’il était né à Lunéville en 1927… Première grande victoire, restée pour lui inoubliable ? Nancy-Strasbourg le 15 août 1947, l’année de ses vingt ans. « On sortait de la guerre, nous étions pauvres, je courais avec un vieux vélo, j’achetais moi-même pièces et boyaux. Ma mère m’aidait un peu, comme elle le pouvait. J’ai donc été très heureux de lui donner le bouquet du vainqueur », rappellerait-il au soir de sa vie.[5] Et de conter aussi un second souvenir, quand il devint, en 1950, le premier Nancéen à disputer le Tour de France, huit jours après avoir signé chez les pros : l’accueil exceptionnel que lui réserva la ville à son retour ! « “Plus de monde que pour le général de Gaulle”, disent certains. Une chanson sera même écrite en son honneur : “Gloire au petit Lorrain” », témoignerait le journaliste Éric Nicolas.[6] 


Ce n’était qu’un début. Le petit Lorrain tenterait, en effet, sa chance à huit autres reprises sur les routes du Tour de France, finissant huitième en 1951, trente-deuxième en 1952, seizième en 1953, dixième en 1954, dix-huitième en 1955, deuxième en 1956, quatorzième en 1957, quinzième en 1958. Au passage, on l’a dit, quatre victoires d’étapes (deux en 1954, une en 1957, une en 1958), mais également quatre maillots jaunes (un jour en 1951, deux jours en 1954, un jour en 1958) pour démontrer un authentique esprit d’entreprise. Et ne serait-il pas leader, par deux fois, du Tour d’Espagne 1955 ? Preuve qu’il ne renonçait à rien et se battait pied à pied en un temps où le vieux Robic, le vieux Bobet, le vieux Gem, le jeune Anquetil et le jeune Rivière se partageaient les faveurs du public. « Moi, j’étais un équipier, mais je ne voulais pas être un larbin. Ça fait une différence », assènerait-il, nonagénaire, au micro de Gilles Simon. D’où cette incompréhension qui l’entoura de saison en saison, le reléguant dans un rôle interlope, sans beaucoup d’équivalent dans l’histoire du cyclisme français. Pourquoi (la Lorraine mise à part) ne connut-il jamais la popularité qu’auraient dû lui valoir son formidable abattage ? Sans doute la réponse est-elle contenue dans ce qui précède : la phénoménale richesse du peloton de l’époque, emmené quinze ans durant par ce Coppi que lui-même plaçait au-dessus de tout. 


Il n’empêche, Gilbert Bauvin méritait mieux. Il se consola, après onze années de carrière, en prenant une licence de taxi qu’il conserva à Nancy jusqu’à sa retraite. « On parlait vélo avec les clients. Pas de patron, pas de Darrigade… », se réjouirait-il. C’était un caractère. 


© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.

 

Gilbert Bauvin en bref 


Né le 4 août 1927 à Lunéville.

Professionnel chez Nancia (1950 à 1954), Saint-Raphaël-Géminiani (1955 à 1960).

Principales victoires : deux étapes du Tour de France en 1954, une en 1957, une en 1958 ; deux étapes du Tour d’Espagne en 1955, une en 1956, une en 1957 ; deux étapes du Circuit des Six Provinces 1951, une en 1952 ; Tour du Doubs 1952 ; Paris-Camembert 1954 ; Bourg-Genève-Bourg 1954 ; Nancy-Dijon 1954 ; Grand Prix de Cannes 1954 ; une étape de Paris-Nice 1955 ; Circuit du Cher 1956 ; Prix de Dakar 1956 ; une étape de la Ronde de l’Est 1956 ; Grand Prix de Monaco 1957 ; Grand Prix de Nice 1958 ; Tour de Romandie 1958.



[1] La Maison du Sport, 1988, p. 907. 

[2] Jacques Augendre, Abécédaire insolite. Le Tour, Solar, p. 63. 

[3] In L’Équipe, 6 juillet 2013. 

[4] Pierre Chany, La Fabuleuse histoire du Tour de France, ODIL, 1983, p. 448. 

[5] In L’Est républicain, 29 juin 2012. 

[6] Ibid.