UNCP UNCP
L'UNCP est le syndicat professionnel des coureurs cyclistes français.
Syndicat de service et de dialogue constructif.
Créé il y a plus de 60 ans, il a pour vocation la représentation des coureurs et la défense de leurs intérêts collectifs et individuels.
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Lucien Michard, prodige et misanthrope


À vingt et un ans, il était déjà champion de France, champion du monde et champion olympique de vitesse. Sans la retentissante erreur d'un juge, il eût même enchaîné cinq titres mondiaux chez les pros. Portrait du légendaire Lucien Michard, le maître à courir...


C'était un génie de la piste et un jeune homme étrange qui drapait son irréductible nervosité dans d'insupportables silences. Sur une selle, le masque et l'allure d'un tueur ; à la ville, un rien de hauteur pour signifier que les sprinters incarnaient l'aristocratie du cyclisme... Car tel était Lucien Michard : un seigneur qui couvrait, en 1931, le kilomètre lancé en 1 mn 7 sec 200, record du monde à la clé ! Or en 1931, ce monument régnait depuis une dizaine de saisons. Il s'était révélé dès 1922, à juste dix-huit ans, en gagnant - prouesse immense - le Grand Prix de Paris amateur. Dans la même catégorie, il avait aussi décroché le championnat de France. Puis il avait enchaîné les triomphes, devenant champion du monde en 1923, et champion de France fédéral, champion de France militaire, champion du monde, champion olympique en 1924, l'année de son doublé dans les réputés Grand Prix de Paris et Grand Prix de l'U.V.F. ! Bref, un sans faute exceptionnel, qui fit de ce surdoué une légende.

Qu'on pose bien le décor : vingt et un ans en 1924, des titres à n'en plus finir, et l'incrédulité admirative du public, tandis qu'il rejoint les professionnels, c'est-à-dire l'Australien Bob Spears, le Néerlandais Peter Moeskops, le Suisse Ernest Kaufmann et ses compatriotes Lucien Faucheux et Maurice Schilles, des colosses, tous taillés dans la masse, et pesant au moins quatre-vingt kilos. Pour sa part, le petit Parisien, né à Épinay-sur-Seine en 1903, développait soixante-quatre kilos au zénith de sa forme... Chaque fois qu'il approchait de la piste, immanquablement suivi de son père, il laissait l'impression d'être une proie - quelque chose comme Isaac sacrifié dans les mains des Goliath. Puis le tournoi commençait, qui groupait généralement trois coureurs... Dans les tribunes, les spectateurs retenaient leur souffle, attendant le miracle. Et le miracle se produisait, Michard s'avérant un stratège fantastique. En un éclair, il choisissait de plonger à la corde, de remonter, de couper son effort, de lancer le sprint, de stopper brusquement, d'entamer un surplace, de le rompre, de le reprendre, de démarrer pour de bon. Pendant ce temps, Spears, Moeskops, Kaufmann, Schilles et même Gabriel Poulain, l'illustre vétéran, champion du monde en 1905 et encore champion de France en 1924, pendant ce temps, ses rivaux tournaient en bourriques ! Quant à tenter l'épreuve de force, à mener grand train dès le départ pour prévenir toute manœuvre : im-pos-sible ! Michard, en effet, était une sangsue. Deux tours durant, il collait à la roue, menton relevé, puis il fusait telle une flèche assassine. Ensuite, point d'exubérance ; seulement la discrète accolade paternelle et le sourire satisfait d'un maître qui avait donné la leçon. Lucien Michard fut ainsi champion du monde de la vitesse professionnelle en 1927, 1928, 1929, 1930. C'était le meilleur.

Le meilleur, il l'était sans conteste en 1931, lors des championnats du monde organisé à Copenhague. Face à lui, en finale, un autre géant, le Danois Willy Falk-Hansen, champion olympique du kilomètre en 1928. Évidemment, les autochtones exultèrent lorsque l'intéressé empocha la première manche. Mais, dans la deuxième, celui que Bob Spears appelait gentiment ' Michade ' remit les deux hommes à égalité. Vint la ' belle ', tendue, terrible. À l'entrée du dernier virage, Hansen menait. Une hésitation lui fit légèrement ouvrir la porte : le temps de réagir, Michard était passé à la corde, conservant un quart de roue d'avance sur la ligne. Alors, devant des milliers de visages ahuris, le juge à l'arrivée, le Belge Alban Collignon, clama d'une voix solennelle : ' 1er Falk-Hansen, 2e Michard ', soulevant aussitôt d'interminables protestations. De bonne foi, Collignon, mal placé, expliqua qu'il avait cru voir Falk-Hansen en tête... Le pis était qu'il fallait maintenant appliquer le sacro-saint règlement, lequel interdisait qu'un juge revînt sur sa décision. Les photographies publiées dans la presse, prouvant la nette victoire de Michard, n'y changèrent rien. Selon la conclusion de Pierre Chany, ce fut ' un scandale unique dans toute l'histoire du cyclisme. '1

La grâce l'avait-elle quitté ? Personne ne le sut jamais... Chose sûre, ce dieu que Raymond Huttier présentait en ' sprinter magnifiquement inspiré qui déconcertait toujours ses adversaires par la richesse et la subtilité de ses inventions stratégiques '2 ne retrouva plus le titre mondial, buttant dès 1932 contre un garçon sans complexe, le Belge Joseph Scherens, futur monstre de la spécialité. En clair, deux prodiges, le nouveau et l'ancien - mais le nouveau plus prodigieux encore, parce qu'un soupçon supérieur physiquement... Lucide, Lucien Michard comprit que, pour continuer d'exister, il devait rabattre ses ambitions au niveau national. Avec application, il s'imposa donc dans le championnat de France en 1933, 1934 et 1935, dans le Grand Prix de Paris en 1935 et 1936, dans le Grand Prix de l'U.C.I. et le Critérium national d'hiver en 1937 : des bouquets qui comptaient à l'époque, et entretenaient la flamme. Puis il s'associa à Louis Chaillot, en 1938, pour établir trois records du monde, départ arrêté, en tandem : une reconversion intelligente, qui aurait duré si la guerre n'avait menacé... Mais l'horizon était sombre. Lucien Michard se retira des pistes et se lança dans l'industrie, fabricant avec succès des cycles à son nom. Pour le reste, peu ou pas de mots. Il gardait pensées et souvenirs pour lui, et ses airs de seigneur pour les autres. Il mourut dans l'anonymat en 1985. Pierre Chany croit savoir qu'il était misanthrope.

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.



Michard en bref

* Né le 17 novembre 1903 à Épinay-sur-Seine. Décédé le 1er novembre 1985 dans le Lot-et-Garonne.
* Champion du monde de vitesse amateur en 1923 et 1924, champion olympique en 1924.
* Professionnel : champion du monde en 1927, 1928, 1929, 1930 ; champion de France en 1925, 1927, 1930, 1933, 1934, 1935 ; Grand Prix de Paris en 1930, 1931, 1932, 1935, 1936.



1 L'Équipe du 11 novembre 1985.
2 Ibid.


Lucien Michard, prodige et misanthrope


À vingt et un ans, il était déjà champion de France, champion du monde et champion olympique de vitesse. Sans la retentissante erreur d'un juge, il eût même enchaîné cinq titres mondiaux chez les pros. Portrait du légendaire Lucien Michard, le maître à courir...


C'était un génie de la piste et un jeune homme étrange qui drapait son irréductible nervosité dans d'insupportables silences. Sur une selle, le masque et l'allure d'un tueur ; à la ville, un rien de hauteur pour signifier que les sprinters incarnaient l'aristocratie du cyclisme... Car tel était Lucien Michard : un seigneur qui couvrait, en 1931, le kilomètre lancé en 1 mn 7 sec 200, record du monde à la clé ! Or en 1931, ce monument régnait depuis une dizaine de saisons. Il s'était révélé dès 1922, à juste dix-huit ans, en gagnant - prouesse immense - le Grand Prix de Paris amateur. Dans la même catégorie, il avait aussi décroché le championnat de France. Puis il avait enchaîné les triomphes, devenant champion du monde en 1923, et champion de France fédéral, champion de France militaire, champion du monde, champion olympique en 1924, l'année de son doublé dans les réputés Grand Prix de Paris et Grand Prix de l'U.V.F. ! Bref, un sans faute exceptionnel, qui fit de ce surdoué une légende.

Qu'on pose bien le décor : vingt et un ans en 1924, des titres à n'en plus finir, et l'incrédulité admirative du public, tandis qu'il rejoint les professionnels, c'est-à-dire l'Australien Bob Spears, le Néerlandais Peter Moeskops, le Suisse Ernest Kaufmann et ses compatriotes Lucien Faucheux et Maurice Schilles, des colosses, tous taillés dans la masse, et pesant au moins quatre-vingt kilos. Pour sa part, le petit Parisien, né à Épinay-sur-Seine en 1903, développait soixante-quatre kilos au zénith de sa forme... Chaque fois qu'il approchait de la piste, immanquablement suivi de son père, il laissait l'impression d'être une proie - quelque chose comme Isaac sacrifié dans les mains des Goliath. Puis le tournoi commençait, qui groupait généralement trois coureurs... Dans les tribunes, les spectateurs retenaient leur souffle, attendant le miracle. Et le miracle se produisait, Michard s'avérant un stratège fantastique. En un éclair, il choisissait de plonger à la corde, de remonter, de couper son effort, de lancer le sprint, de stopper brusquement, d'entamer un surplace, de le rompre, de le reprendre, de démarrer pour de bon. Pendant ce temps, Spears, Moeskops, Kaufmann, Schilles et même Gabriel Poulain, l'illustre vétéran, champion du monde en 1905 et encore champion de France en 1924, pendant ce temps, ses rivaux tournaient en bourriques ! Quant à tenter l'épreuve de force, à mener grand train dès le départ pour prévenir toute manœuvre : im-pos-sible ! Michard, en effet, était une sangsue. Deux tours durant, il collait à la roue, menton relevé, puis il fusait telle une flèche assassine. Ensuite, point d'exubérance ; seulement la discrète accolade paternelle et le sourire satisfait d'un maître qui avait donné la leçon. Lucien Michard fut ainsi champion du monde de la vitesse professionnelle en 1927, 1928, 1929, 1930. C'était le meilleur.

Le meilleur, il l'était sans conteste en 1931, lors des championnats du monde organisé à Copenhague. Face à lui, en finale, un autre géant, le Danois Willy Falk-Hansen, champion olympique du kilomètre en 1928. Évidemment, les autochtones exultèrent lorsque l'intéressé empocha la première manche. Mais, dans la deuxième, celui que Bob Spears appelait gentiment ' Michade ' remit les deux hommes à égalité. Vint la ' belle ', tendue, terrible. À l'entrée du dernier virage, Hansen menait. Une hésitation lui fit légèrement ouvrir la porte : le temps de réagir, Michard était passé à la corde, conservant un quart de roue d'avance sur la ligne. Alors, devant des milliers de visages ahuris, le juge à l'arrivée, le Belge Alban Collignon, clama d'une voix solennelle : ' 1er Falk-Hansen, 2e Michard ', soulevant aussitôt d'interminables protestations. De bonne foi, Collignon, mal placé, expliqua qu'il avait cru voir Falk-Hansen en tête... Le pis était qu'il fallait maintenant appliquer le sacro-saint règlement, lequel interdisait qu'un juge revînt sur sa décision. Les photographies publiées dans la presse, prouvant la nette victoire de Michard, n'y changèrent rien. Selon la conclusion de Pierre Chany, ce fut ' un scandale unique dans toute l'histoire du cyclisme. '1

La grâce l'avait-elle quitté ? Personne ne le sut jamais... Chose sûre, ce dieu que Raymond Huttier présentait en ' sprinter magnifiquement inspiré qui déconcertait toujours ses adversaires par la richesse et la subtilité de ses inventions stratégiques '2 ne retrouva plus le titre mondial, buttant dès 1932 contre un garçon sans complexe, le Belge Joseph Scherens, futur monstre de la spécialité. En clair, deux prodiges, le nouveau et l'ancien - mais le nouveau plus prodigieux encore, parce qu'un soupçon supérieur physiquement... Lucide, Lucien Michard comprit que, pour continuer d'exister, il devait rabattre ses ambitions au niveau national. Avec application, il s'imposa donc dans le championnat de France en 1933, 1934 et 1935, dans le Grand Prix de Paris en 1935 et 1936, dans le Grand Prix de l'U.C.I. et le Critérium national d'hiver en 1937 : des bouquets qui comptaient à l'époque, et entretenaient la flamme. Puis il s'associa à Louis Chaillot, en 1938, pour établir trois records du monde, départ arrêté, en tandem : une reconversion intelligente, qui aurait duré si la guerre n'avait menacé... Mais l'horizon était sombre. Lucien Michard se retira des pistes et se lança dans l'industrie, fabricant avec succès des cycles à son nom. Pour le reste, peu ou pas de mots. Il gardait pensées et souvenirs pour lui, et ses airs de seigneur pour les autres. Il mourut dans l'anonymat en 1985. Pierre Chany croit savoir qu'il était misanthrope.

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.



Michard en bref

* Né le 17 novembre 1903 à Épinay-sur-Seine. Décédé le 1er novembre 1985 dans le Lot-et-Garonne.
* Champion du monde de vitesse amateur en 1923 et 1924, champion olympique en 1924.
* Professionnel : champion du monde en 1927, 1928, 1929, 1930 ; champion de France en 1925, 1927, 1930, 1933, 1934, 1935 ; Grand Prix de Paris en 1930, 1931, 1932, 1935, 1936.



1 L'Équipe du 11 novembre 1985.
2 Ibid.