UNCP UNCP
L'UNCP est le syndicat professionnel des coureurs cyclistes français.
Syndicat de service et de dialogue constructif.
Créé il y a plus de 60 ans, il a pour vocation la représentation des coureurs et la défense de leurs intérêts collectifs et individuels.
contact@uncp.net . Comité Directeur . UNCP 161 Chemin du Buisson – 38110 DOLOMIEU
  • Route Pro Championnats de France Cassel 2023 - Photo Bruno Bade
  • Route Pro Photo Bruno Bade
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  • Tro Bro Leon 2019 Photo Bruno Bade
  • Paris Camembert 2020 Photo Bruno Bade
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Marc Madiot, l'esprit fauve


Il a toujours incarné une certaine idée du cyclisme, liée à son enfance et aux champions des années soixante-dix. Son idole ? Ocana. Son terrain ? Les pavés. Portrait de Marc Madiot, le Mayennais deux fois vainqueur à Roubaix...


Dans l'histoire du cyclisme, Marc Madiot s'inscrit parmi ces hommes, finalement peu communs, qui connurent deux existences, puisqu'il fut longtemps coureur avant de devenir un directeur sportif à l'ancienne, bouillant, madré, increvable, intarissable et passionné - une  figure, pour tout dire. D'aucuns voudraient le voir tel qu'ils ont vu jadis Raphaël Géminiani ; il semble que le parallèle soit malhabile. À la vérité, Marc Madiot a moins de qualités, mais aussi moins de défauts, que son tonitruant prédécesseur. Dans les cols, par exemple, il n'atteignit jamais cette amplitude extraordinaire qui était celle de l'Auvergnat certains jours ; mais il est juste d'ajouter qu'il n'en eut pas les ridicules. Question de génération, sans doute : depuis le scandale Festina, il n'était plus permis de prendre ' les Enfants du bon Dieu pour des canards sauvages '1 !

Marc Madiot fonda l'équipe La Française des Jeux courant 1996 : c'était assez pour mettre la main dans la gabegie qui égrugea les vocations offertes en héritage par Eugène Christophe, Marcel Bidot et Antonin Magne. Reste que le Mayennais, avec deux ou trois de ses pairs, eut la présence d'esprit de réclamer moins d'arrogance et moins de dopage : cela doit lui être compté, ne serait-ce que pour mesurer le chemin accompli... Car Marc Madiot, fils d'un paysan solide et sportif, est né d'un rêve lointain. Gosse, il se faisait appeler Luis Ocana ! Il écoutait les retransmissions du Tour de France à la radio puis, l'étape terminée, il agrafait sur son tee-shirt le logo de la formation Bic. Et le dimanche, sur les routes de Bretagne et du Maine, il imitait joyeusement un dénommé... Eddy Merckx ! ' Il pédalait comme on respire ! Avec mon vélo et mon maillot, il a gagné dix-huit courses de suite, parfois avec dix minutes d'avance ! Il écrasait ses rivaux, et l'on disait partout qu'il succéderait à Hinault ', se souviendrait Didier Louis, son premier sponsor et marchand de cycles2.
Succéder à Hinault ? La supposition avait de quoi plaire. Tant qu'il régna sur la catégorie amateur, enlevant le Triomphe Breton et le Tour d'Ille-et-Vilaine en 1978, Paris-Roubaix, Paris-Orléans et les Boucles de la Mayenne en 1979, le championnat de France par équipes et Troyes-Dijon en 1980, le jeune dieu crut son avenir tout tracé. Mais, dès ses débuts chez  Renault-Gitane, au lendemain des Jeux olympiques de Moscou, il comprit que la gloire exigeait des dons phénoménaux, et que les élus étaient rares... Plutôt qu'en rabattre, il choisit judicieusement de se spécialiser, pareil à un collectionneur qui, pouvant peu acheter, n'achèterait que des pièces singulières. ' Je veux viser haut ', certifiait-il en 19833. On jugerait à l'heure du bilan.

En l'espèce, qu'aura-t-il accroché sur ses murs, après quinze saisons et trente et une victoires professionnelles ? Non pas le Tour de France auquel le destinait Cyrille Guimard, son mentor huit années durant, mais un championnat de France de cyclo-cross, un championnat de France sur route, un Tour de la Communauté européenne, une étape du Tour de France, deux Trophées des Grimpeurs et, bien sûr, deux Paris-Roubaix, cette geste dont le nom est déjà un chef d'œuvre... Lorsqu'il l'aborda en toute liberté, le 14 avril 1985, Marc Madiot était à la veille de fêter son vingt-sixième anniversaire. C'était un athlète mûr, lucide, expérimenté, qui avait regardé Francesco Moser partir dans une échappée suicidaire, au kilomètre 180. De même, il n'avait pas sourcillé quand Eric Vanderaerden, l'un  des favoris, vainqueur du Tour des Flandres la semaine précédente, s'était dégagé vers Phalempin. Sa tactique ? Laisser se dénouer les choses, comme il avait laissé sa carrière se dénouer, sans trop tirer sur la corde... Laisser les présomptueux s'épuiser ; laisser à Kelly, LeMond, Dhaenens, Anderson et Kuiper le poids des affaires... Ensuite, bondir - et chacun se rappelle ce bond décisif, sur les pavés du Carrefour de l'Arbre, à quatorze kilomètres du but. Au sens propre, on eût dit un ' fauve ', on eût dit Vlaminck signant la pâte épaisse d'une toile.

Ce fauve-là aurait encore de grands soirs, symbolisés par les trois couleurs de son titre national et par de belles sorties dans les épreuves d'un jour. En 1985, il finit quatrième du championnat du monde ; en 1987, seuls Moreno Argentin et Éric Van Lancker le devancèrent à l'arrivée du Tour de Lombardie. Il fut également troisième de Paris-Nice, cinquième de la Flèche Wallonne, sixième de Paris-Roubaix, septième de l'Amstel Gold Race, huitième du Championnat de Zurich et du Grand Prix des Amériques en 1989, montrant ainsi quel grognard il faisait, toujours au four et au moulin, et bon équipier par surcroît ! Mais un équipier d'élite qui, au matin de Paris-Roubaix, sentait une inénarrable envie lui mordre l'échine... Serait-il possible qu'une nouvelle fois, sur des sentes éventrées, l'ancien supporter d'Ocana créât la surprise ? Oui, c'était possible... D'où cette accélération soutenue et harmonieuse dont ce styliste d'1,79 mètre régala les suiveurs le 14 avril 1991, exactement six ans après son premier succès. ' Je savais que si je ne couinais pas, j'irais au bout. À Ham, avec le public qui me portait, je ne pouvais pas perdre ', commenterait-il, sitôt descendu de machine4. Parce que Marc Madiot coureur, comme le Madiot directeur sportif, milita et milite continuellement pour que le cyclisme, devenu mondial, conserve un air d'autrefois, simple, convivial, festif et rural.

Autant dire que l'enfant de Renazé, élevé entre un vélodrome et les champs paternels, eût été fort étonné si on lui avait parlé de vache folle et d'EPO...

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.



Marc Madiot en bref

* Né le 16 avril 1959 à Renazé (Mayenne).
* Professionnel de 1980 à 1994. En 1997, il prend les commandes de l'équipe La Française des Jeux.
Principales victoires : Tour du Limousin 1981 ; champ. de France de cyclo-cross 1982 ; Trophée des Grimpeurs 1984 et 1992 ; 2e étape du Tour de France 1984 ; Paris-Roubaix 1985 et 1991 ; G.P. de Mauléon-Moulins 1985 ; G.P. de Plumelec 1985 ; G.P. de Wallonie 1985 ; champ. de France 1987.


1 Selon l'aphorisme célèbre d'Antoine Blondin.
2 Vélo Tonic n° 28, août-septembre 1993.
3 Vélo Magazine, mars 1983.
4 L'Équipe du 15 avril 1991.

Marc Madiot, l'esprit fauve


Il a toujours incarné une certaine idée du cyclisme, liée à son enfance et aux champions des années soixante-dix. Son idole ? Ocana. Son terrain ? Les pavés. Portrait de Marc Madiot, le Mayennais deux fois vainqueur à Roubaix...


Dans l'histoire du cyclisme, Marc Madiot s'inscrit parmi ces hommes, finalement peu communs, qui connurent deux existences, puisqu'il fut longtemps coureur avant de devenir un directeur sportif à l'ancienne, bouillant, madré, increvable, intarissable et passionné - une  figure, pour tout dire. D'aucuns voudraient le voir tel qu'ils ont vu jadis Raphaël Géminiani ; il semble que le parallèle soit malhabile. À la vérité, Marc Madiot a moins de qualités, mais aussi moins de défauts, que son tonitruant prédécesseur. Dans les cols, par exemple, il n'atteignit jamais cette amplitude extraordinaire qui était celle de l'Auvergnat certains jours ; mais il est juste d'ajouter qu'il n'en eut pas les ridicules. Question de génération, sans doute : depuis le scandale Festina, il n'était plus permis de prendre ' les Enfants du bon Dieu pour des canards sauvages '1 !

Marc Madiot fonda l'équipe La Française des Jeux courant 1996 : c'était assez pour mettre la main dans la gabegie qui égrugea les vocations offertes en héritage par Eugène Christophe, Marcel Bidot et Antonin Magne. Reste que le Mayennais, avec deux ou trois de ses pairs, eut la présence d'esprit de réclamer moins d'arrogance et moins de dopage : cela doit lui être compté, ne serait-ce que pour mesurer le chemin accompli... Car Marc Madiot, fils d'un paysan solide et sportif, est né d'un rêve lointain. Gosse, il se faisait appeler Luis Ocana ! Il écoutait les retransmissions du Tour de France à la radio puis, l'étape terminée, il agrafait sur son tee-shirt le logo de la formation Bic. Et le dimanche, sur les routes de Bretagne et du Maine, il imitait joyeusement un dénommé... Eddy Merckx ! ' Il pédalait comme on respire ! Avec mon vélo et mon maillot, il a gagné dix-huit courses de suite, parfois avec dix minutes d'avance ! Il écrasait ses rivaux, et l'on disait partout qu'il succéderait à Hinault ', se souviendrait Didier Louis, son premier sponsor et marchand de cycles2.
Succéder à Hinault ? La supposition avait de quoi plaire. Tant qu'il régna sur la catégorie amateur, enlevant le Triomphe Breton et le Tour d'Ille-et-Vilaine en 1978, Paris-Roubaix, Paris-Orléans et les Boucles de la Mayenne en 1979, le championnat de France par équipes et Troyes-Dijon en 1980, le jeune dieu crut son avenir tout tracé. Mais, dès ses débuts chez  Renault-Gitane, au lendemain des Jeux olympiques de Moscou, il comprit que la gloire exigeait des dons phénoménaux, et que les élus étaient rares... Plutôt qu'en rabattre, il choisit judicieusement de se spécialiser, pareil à un collectionneur qui, pouvant peu acheter, n'achèterait que des pièces singulières. ' Je veux viser haut ', certifiait-il en 19833. On jugerait à l'heure du bilan.

En l'espèce, qu'aura-t-il accroché sur ses murs, après quinze saisons et trente et une victoires professionnelles ? Non pas le Tour de France auquel le destinait Cyrille Guimard, son mentor huit années durant, mais un championnat de France de cyclo-cross, un championnat de France sur route, un Tour de la Communauté européenne, une étape du Tour de France, deux Trophées des Grimpeurs et, bien sûr, deux Paris-Roubaix, cette geste dont le nom est déjà un chef d'œuvre... Lorsqu'il l'aborda en toute liberté, le 14 avril 1985, Marc Madiot était à la veille de fêter son vingt-sixième anniversaire. C'était un athlète mûr, lucide, expérimenté, qui avait regardé Francesco Moser partir dans une échappée suicidaire, au kilomètre 180. De même, il n'avait pas sourcillé quand Eric Vanderaerden, l'un  des favoris, vainqueur du Tour des Flandres la semaine précédente, s'était dégagé vers Phalempin. Sa tactique ? Laisser se dénouer les choses, comme il avait laissé sa carrière se dénouer, sans trop tirer sur la corde... Laisser les présomptueux s'épuiser ; laisser à Kelly, LeMond, Dhaenens, Anderson et Kuiper le poids des affaires... Ensuite, bondir - et chacun se rappelle ce bond décisif, sur les pavés du Carrefour de l'Arbre, à quatorze kilomètres du but. Au sens propre, on eût dit un ' fauve ', on eût dit Vlaminck signant la pâte épaisse d'une toile.

Ce fauve-là aurait encore de grands soirs, symbolisés par les trois couleurs de son titre national et par de belles sorties dans les épreuves d'un jour. En 1985, il finit quatrième du championnat du monde ; en 1987, seuls Moreno Argentin et Éric Van Lancker le devancèrent à l'arrivée du Tour de Lombardie. Il fut également troisième de Paris-Nice, cinquième de la Flèche Wallonne, sixième de Paris-Roubaix, septième de l'Amstel Gold Race, huitième du Championnat de Zurich et du Grand Prix des Amériques en 1989, montrant ainsi quel grognard il faisait, toujours au four et au moulin, et bon équipier par surcroît ! Mais un équipier d'élite qui, au matin de Paris-Roubaix, sentait une inénarrable envie lui mordre l'échine... Serait-il possible qu'une nouvelle fois, sur des sentes éventrées, l'ancien supporter d'Ocana créât la surprise ? Oui, c'était possible... D'où cette accélération soutenue et harmonieuse dont ce styliste d'1,79 mètre régala les suiveurs le 14 avril 1991, exactement six ans après son premier succès. ' Je savais que si je ne couinais pas, j'irais au bout. À Ham, avec le public qui me portait, je ne pouvais pas perdre ', commenterait-il, sitôt descendu de machine4. Parce que Marc Madiot coureur, comme le Madiot directeur sportif, milita et milite continuellement pour que le cyclisme, devenu mondial, conserve un air d'autrefois, simple, convivial, festif et rural.

Autant dire que l'enfant de Renazé, élevé entre un vélodrome et les champs paternels, eût été fort étonné si on lui avait parlé de vache folle et d'EPO...

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.



Marc Madiot en bref

* Né le 16 avril 1959 à Renazé (Mayenne).
* Professionnel de 1980 à 1994. En 1997, il prend les commandes de l'équipe La Française des Jeux.
Principales victoires : Tour du Limousin 1981 ; champ. de France de cyclo-cross 1982 ; Trophée des Grimpeurs 1984 et 1992 ; 2e étape du Tour de France 1984 ; Paris-Roubaix 1985 et 1991 ; G.P. de Mauléon-Moulins 1985 ; G.P. de Plumelec 1985 ; G.P. de Wallonie 1985 ; champ. de France 1987.


1 Selon l'aphorisme célèbre d'Antoine Blondin.
2 Vélo Tonic n° 28, août-septembre 1993.
3 Vélo Magazine, mars 1983.
4 L'Équipe du 15 avril 1991.