UNCP UNCP
L'UNCP est le syndicat professionnel des coureurs cyclistes français.
Syndicat de service et de dialogue constructif.
Créé il y a plus de 60 ans, il a pour vocation la représentation des coureurs et la défense de leurs intérêts collectifs et individuels.
contact@uncp.net . Comité Directeur . UNCP 161 Chemin du Buisson – 38110 DOLOMIEU
  • Route Pro Championnats de France Cassel 2023 - Photo Bruno Bade
  • Route Pro Photo Bruno Bade
  • Route d’Occitanie 2020 Photo Bruno Bade
  • Tro Bro Leon 2019 Photo Bruno Bade
  • Paris Camembert 2020 Photo Bruno Bade
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Lesueur, par goût et par conscience
   
Ses adversaires l’avaient surnommé « Mathusalem ». Il commença sur la route puis se spécialisa dans le demi-fond, où il brilla jusqu’à plus de quarante ans. Portrait de Raoul Lesueur, deux fois champion du monde sur piste… 
  
On sait quelle image il est restée de lui : un homme au regard très doux et au menton volontaire qui cachait une courte calvitie sous l’épais casque des stayers. Car Raoul Lesueur fut, dans les années quarante, l’un des maîtres du demi-fond, vainqueur à cent quatre-vingt dix reprises de matchs étourdissants disputés la peur au ventre, à plus de 100 kilomètres/heures ! « La moindre erreur ne pardonne pas »[1], soupirait-il souvent, sans doute pour souligner qu’il était un miraculé, ayant survécu à une glissade spectaculaire de soixante mètres, en 1949, sur la piste de Buffalo. Quinze jours avant, le 4 septembre, le malheureux Paul Chocque, lui, n’avait pas eu de sursis : attaqué par le même Lesueur, il avait malencontreusement heurté sa moto et son boyau avait éclaté. On le releva fracassé, disloqué, les yeux sans vie. Raoul Lesueur, qui n’avait pourtant rien à se reprocher, en serait marqué à jamais.
À la vérité, c’était un chic type. Un nerveux, un sanguin, quelquefois irritable comme tous les champions, mais, sur le fond, une bonne pâte, apprécié pour sa chaleur et sa faconde. Ce qu’il aimait le plus ? Un auditoire suspendu à ses lèvres, qu’il régalait de tirades, évidemment pagnolesques. N’avait-il pas fait ses gammes sous le maillot de l’O.G.C. Nice ? Et n’avait-il pas lutté contre un certain René Vietto, de deux ans son cadet. Un Vietto qu’il avait battu en 1931, dans la célébrissime course de côte de la Turbie ! Autant dire que notre Lesueur, à ses débuts, passait pour un routier complet, manifestement à l’aise dans les bosses. Parmi ses performances, outre une quatorzième place au classement final du Tour de France 1936, il faut ainsi noter qu’il remporta Gênes-Nice en 1934 et 1937, Paris-Caen en 1937 et une inoubliable édition du Critérium des As, derrière moto commerciale, en 1943. « Mon meilleurs souvenir, devait-il affirmer jusqu’au soir de sa vie. J’ai roulé à 67 kilomètres/heure de moyenne. Le record a été abaissé de sept minutes. Somers a été relégué à neuf kilomètres ! »[2] Or, le Somers en question était celui qui venait de dominer Jules Rossi dans un superbe Grand Prix des Nations… Donc, un athlète au sommet de sa forme, mais que le Français, habilement placé derrière son entraîneur, avait égrugé round après round. La conséquence fut que Lesueur prit une décision, irrévocable : il abandonnait la route pour se consacrer exclusivement au demi-fond !
Plusieurs fois, il en avait parlé, surtout en cette période de guerre où les courses par étapes disparaissaient une à une. Et puis, l’âge commençait d’être là puisqu’il était né en avril 1932… À trente et un ans sonnés, n’était-il pas temps de canaliser son talent pour confirmer ce que chacun pressentait : ce garçon aux cheveux encore longs, très blonds, très bouclés, ferait un malheur sur les pistes ! Non pas qu’il fût exceptionnellement doué — par comparaison, des hommes comme Robert Grassin ou Georges Wambst, formés aux réflexes du sprint, semblaient plus harmonieux et faciles. Mais il compensait son manque de souplesse par une énergie débordante, intraitable, qui lui valait les faveurs du public. Et dès qu’il entendait les vivats, ce brave ne se sentait plus ; il repartait à l’assaut, invitant son entraîneur à mettre les gaz dans cette discipline hors norme, où l’entraîneur, véritable régulateur de vitesse, comptait pour moitié. D’ailleurs, il y eut un jour où, d’une gifle retentissante, il assomma son pacemaker de l’époque, Maurice Guérin, qu’il soupçonnait d’être dans la combine. Parce que le demi-fond, épreuve majeure pendant un demi-siècle, bruissait de rumeurs invérifiables, faisant naître des haines dans les vestiaires et l’effroi dans les tribunes. Aussi Raoul Lesueur, d’un naturel précautionneux, changeait-il régulièrement de partenaire, clamant haut et fort qu’il n’avait « jamais acheté ni vendu un titre quel qu’il soit »[3]. Pour mémoire, rappelons qu’il a été sacré deux fois champion de France d’hiver (en 1946 et 1948), deux fois champion de France (en 1948 et 1949), une fois champion d’Europe (en 1949) et deux fois champion du monde (en 1947 et en 1950). Sans acheter, répétons-le !
Bel et bien, c’était un bon type que ses excès même rendaient attachant. Sa marotte ? L’entraînement. Du premier au dernier jour de son interminable carrière, « Mathusalem » (son surnom) s’évertua de rouler sans relâche, par goût, par conscience professionnelle. Rien ne le passionnait d’avantage que le cyclisme ; il s’enthousiasmait à la vue d’un vélo ; et quand, selon son expression, il avait « un peu sacrifié à Vénus »[4], il se gourmandait amèrement, persuadé qu’il le paierait en selle ! Bref, à l’instar de Louison Bobet, ce fort en thème doutait sans cesse, miné par une sorte de trac. « Mon foie m’a joué de mauvais tours cette semaine. J’ai les jambes en moue de veau. Je me demande ce que le public va penser », confiait-il par exemple, avé son joli assent, au départ d’un tournoi[5]. Mais le fait est que, dans la bagarre, il récupérait son formidable dynamisme, poussant son entraîneur à toujours durcir le rythme. De cette manière, on l’a dit, il s’est adjugé deux couronnes mondiales de demi-fond. La première, à Paris, sur l’anneau du Parc des Princes, mérite d’être contée : il devança Jean-Jacques Lamboley, son rival, champion de France en titre, et le Néerlandais Jan Pronk. Une course impeccable, prolongée par des ovations si folles que « des gens, assura François Terbeen, se retrouvèrent littéralement déshabillés sous la pression de la foule »[6]. Mais déjà le héros quittait le stade, décidé à respecter sa sacro-sainte hygiène de vie. Il marchait à l’extrait d’ail sec. « Comme Henri IV », expliquait-il[7].
 

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.

 
 
Raoul Lesueur en bref
 
  • Né le 29 avril 1912 au Havre. Décédé le 19 août 1981 à Vallauris.
  • Professionnel de 1931 à 1952.
  • Principales victoires : Route : Course de côte de la Turbie 1931 ; Gênes-Nice 1934 et 1937 ; Paris-Caen 1937 ; Critérium des As 1943. Demi-fond : champion de France d’hiver 1946 et 1948 ; champion du monde 1947 et 1950 ; champion de France 1948 et 1949 ; champion d’Europe 1949. À la fin de sa carrière, il comptait plus de 190 victoires en demi-fond.



[1]In Collec-Cyclisme n° 17, août-septembre 1981.
[2]Ibid.
[3]Ibid.
[4] François Terbeen, Dans la roue des champions, PAC, p. 26.
[5]Ibid.
[6]Ibid.
[7]In Collec-Cyclisme n° 17, août-septembre 1981.

Lesueur, par goût et par conscience
   
Ses adversaires l’avaient surnommé « Mathusalem ». Il commença sur la route puis se spécialisa dans le demi-fond, où il brilla jusqu’à plus de quarante ans. Portrait de Raoul Lesueur, deux fois champion du monde sur piste… 
  
On sait quelle image il est restée de lui : un homme au regard très doux et au menton volontaire qui cachait une courte calvitie sous l’épais casque des stayers. Car Raoul Lesueur fut, dans les années quarante, l’un des maîtres du demi-fond, vainqueur à cent quatre-vingt dix reprises de matchs étourdissants disputés la peur au ventre, à plus de 100 kilomètres/heures ! « La moindre erreur ne pardonne pas »[1], soupirait-il souvent, sans doute pour souligner qu’il était un miraculé, ayant survécu à une glissade spectaculaire de soixante mètres, en 1949, sur la piste de Buffalo. Quinze jours avant, le 4 septembre, le malheureux Paul Chocque, lui, n’avait pas eu de sursis : attaqué par le même Lesueur, il avait malencontreusement heurté sa moto et son boyau avait éclaté. On le releva fracassé, disloqué, les yeux sans vie. Raoul Lesueur, qui n’avait pourtant rien à se reprocher, en serait marqué à jamais.
À la vérité, c’était un chic type. Un nerveux, un sanguin, quelquefois irritable comme tous les champions, mais, sur le fond, une bonne pâte, apprécié pour sa chaleur et sa faconde. Ce qu’il aimait le plus ? Un auditoire suspendu à ses lèvres, qu’il régalait de tirades, évidemment pagnolesques. N’avait-il pas fait ses gammes sous le maillot de l’O.G.C. Nice ? Et n’avait-il pas lutté contre un certain René Vietto, de deux ans son cadet. Un Vietto qu’il avait battu en 1931, dans la célébrissime course de côte de la Turbie ! Autant dire que notre Lesueur, à ses débuts, passait pour un routier complet, manifestement à l’aise dans les bosses. Parmi ses performances, outre une quatorzième place au classement final du Tour de France 1936, il faut ainsi noter qu’il remporta Gênes-Nice en 1934 et 1937, Paris-Caen en 1937 et une inoubliable édition du Critérium des As, derrière moto commerciale, en 1943. « Mon meilleurs souvenir, devait-il affirmer jusqu’au soir de sa vie. J’ai roulé à 67 kilomètres/heure de moyenne. Le record a été abaissé de sept minutes. Somers a été relégué à neuf kilomètres ! »[2] Or, le Somers en question était celui qui venait de dominer Jules Rossi dans un superbe Grand Prix des Nations… Donc, un athlète au sommet de sa forme, mais que le Français, habilement placé derrière son entraîneur, avait égrugé round après round. La conséquence fut que Lesueur prit une décision, irrévocable : il abandonnait la route pour se consacrer exclusivement au demi-fond !
Plusieurs fois, il en avait parlé, surtout en cette période de guerre où les courses par étapes disparaissaient une à une. Et puis, l’âge commençait d’être là puisqu’il était né en avril 1932… À trente et un ans sonnés, n’était-il pas temps de canaliser son talent pour confirmer ce que chacun pressentait : ce garçon aux cheveux encore longs, très blonds, très bouclés, ferait un malheur sur les pistes ! Non pas qu’il fût exceptionnellement doué — par comparaison, des hommes comme Robert Grassin ou Georges Wambst, formés aux réflexes du sprint, semblaient plus harmonieux et faciles. Mais il compensait son manque de souplesse par une énergie débordante, intraitable, qui lui valait les faveurs du public. Et dès qu’il entendait les vivats, ce brave ne se sentait plus ; il repartait à l’assaut, invitant son entraîneur à mettre les gaz dans cette discipline hors norme, où l’entraîneur, véritable régulateur de vitesse, comptait pour moitié. D’ailleurs, il y eut un jour où, d’une gifle retentissante, il assomma son pacemaker de l’époque, Maurice Guérin, qu’il soupçonnait d’être dans la combine. Parce que le demi-fond, épreuve majeure pendant un demi-siècle, bruissait de rumeurs invérifiables, faisant naître des haines dans les vestiaires et l’effroi dans les tribunes. Aussi Raoul Lesueur, d’un naturel précautionneux, changeait-il régulièrement de partenaire, clamant haut et fort qu’il n’avait « jamais acheté ni vendu un titre quel qu’il soit »[3]. Pour mémoire, rappelons qu’il a été sacré deux fois champion de France d’hiver (en 1946 et 1948), deux fois champion de France (en 1948 et 1949), une fois champion d’Europe (en 1949) et deux fois champion du monde (en 1947 et en 1950). Sans acheter, répétons-le !
Bel et bien, c’était un bon type que ses excès même rendaient attachant. Sa marotte ? L’entraînement. Du premier au dernier jour de son interminable carrière, « Mathusalem » (son surnom) s’évertua de rouler sans relâche, par goût, par conscience professionnelle. Rien ne le passionnait d’avantage que le cyclisme ; il s’enthousiasmait à la vue d’un vélo ; et quand, selon son expression, il avait « un peu sacrifié à Vénus »[4], il se gourmandait amèrement, persuadé qu’il le paierait en selle ! Bref, à l’instar de Louison Bobet, ce fort en thème doutait sans cesse, miné par une sorte de trac. « Mon foie m’a joué de mauvais tours cette semaine. J’ai les jambes en moue de veau. Je me demande ce que le public va penser », confiait-il par exemple, avé son joli assent, au départ d’un tournoi[5]. Mais le fait est que, dans la bagarre, il récupérait son formidable dynamisme, poussant son entraîneur à toujours durcir le rythme. De cette manière, on l’a dit, il s’est adjugé deux couronnes mondiales de demi-fond. La première, à Paris, sur l’anneau du Parc des Princes, mérite d’être contée : il devança Jean-Jacques Lamboley, son rival, champion de France en titre, et le Néerlandais Jan Pronk. Une course impeccable, prolongée par des ovations si folles que « des gens, assura François Terbeen, se retrouvèrent littéralement déshabillés sous la pression de la foule »[6]. Mais déjà le héros quittait le stade, décidé à respecter sa sacro-sainte hygiène de vie. Il marchait à l’extrait d’ail sec. « Comme Henri IV », expliquait-il[7].
 

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.

 
 
Raoul Lesueur en bref
 
  • Né le 29 avril 1912 au Havre. Décédé le 19 août 1981 à Vallauris.
  • Professionnel de 1931 à 1952.
  • Principales victoires : Route : Course de côte de la Turbie 1931 ; Gênes-Nice 1934 et 1937 ; Paris-Caen 1937 ; Critérium des As 1943. Demi-fond : champion de France d’hiver 1946 et 1948 ; champion du monde 1947 et 1950 ; champion de France 1948 et 1949 ; champion d’Europe 1949. À la fin de sa carrière, il comptait plus de 190 victoires en demi-fond.



[1]In Collec-Cyclisme n° 17, août-septembre 1981.
[2]Ibid.
[3]Ibid.
[4] François Terbeen, Dans la roue des champions, PAC, p. 26.
[5]Ibid.
[6]Ibid.
[7]In Collec-Cyclisme n° 17, août-septembre 1981.