UNCP UNCP
L'UNCP est le syndicat professionnel des coureurs cyclistes français.
Syndicat de service et de dialogue constructif.
Créé il y a plus de 60 ans, il a pour vocation la représentation des coureurs et la défense de leurs intérêts collectifs et individuels.
contact@uncp.net . Comité Directeur . UNCP 161 Chemin du Buisson – 38110 DOLOMIEU
  • Route Pro Championnats de France Cassel 2023 - Photo Bruno Bade
  • Route Pro Photo Bruno Bade
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Roger Hassenforder, d'une trempe peu commune...
 
Il avait des défauts à la hauteur de ses dons, exceptionnels ! Au sens strict, « un Bobet dans chaque jambe » pour une sorte d’Hercule. Portrait de Roger Hassenforder, qui gâchait son talent… 
 
Jean-Paul Ollivier, jadis, lui a consacré une savoureuse biographie — et le fait est que l’on n’en finirait jamais de raconter la vie et les exploits de ce personnage devenu mythique en 1956, lorsqu’il remporta quatre étapes du Tour de France. Et s’il n’avait fait que gagner !... Non, il fallait aussi que Roger Hassenforder plastronnât, assurant que son sport n’était qu’un aimable passe-temps, et qu’il cueillait bien d’autres fleurs dans le lit de ces dames ! Ceci expliqué en détail, avec le lourd accent des Alsaciens. Car notre gaillard était né à Sausheim, en juillet 1930. Son horizon ? Des bois et des collines qui masquaient l’Allemagne voisine, déjà inquiétante… Dans ces conditions, nul ne s’étonnera que l’enfant ait préféré l’école buissonnière, et même les buissons ! Si l’on en croit différentes confidences, il serait venu au cyclisme pour régler une dette de jeu. Manière de dire, évidemment, qu’il avait senti très jeune que la nature l’avait doté d’une santé exceptionnelle. Oui, une sorte d’Hercule, capable de rouler des heures sans réclamer un relais. Mais également un bavard, impénitent. « Il parle autant qu’il pédale. Un moulin à paroles », devait avertir Félix Lévitan le 7 juillet 1953, au soir de l’étape Dieppe-Caen[1]. Puis d’ajouter l’essentiel, avec une admiration non feinte : « C’est la classe à l’état pur (…). Il nous a fait la farce, avec une poignée de compagnons résolus, de ravir le maillot jaune au Suisse Schaer. »[2] Parce que tel était, en effet, l’exploit signé par Hassenforder : maillot jaune dès son premier Tour de France, dès sa première année chez les pros !
Il avait débuté en janvier chez Mercier, l’équipe du consciencieux Antonin Magne. Mariage de la carpe et du lapin, du sage et du fou. Mariage qui manqua de virer au drame, l’insolent menaçant bientôt son directeur sportif d’une volée de sa pompe ! Qu’on imagine la scène : le digne Antonin, unanimement révéré, et ce sale gosse qui méritait ce qu’il ne supporterait jamais : une rude paire de claques ! Par bonheur, Antonin Magne eut le tact de passer l’éponge — il avait compris que ce frustre était d’une trempe peu commune, et qu’avec son caractère de cochon, il irait lui gagner plusieurs courses, avant d’aller se vendre au plus offrant… Et ainsi vécu effectivement Hassenforder : deux saisons chez Mercier, une chez La Perle, une chez Saint-Raphaël, une chez Essor-Leroux, puis son retour, en 1958, chez Saint-Raphaël. C’était l’époque où il accumulait des fortunes, mais pour dépenser sans compter, sans nul souci du lendemain. « Champion du monde des boîtes de nuit, onze fois fiancé », affirmerait l’un de ses portraitistes à la télévision[3]. Pour compléter justement ce tableau, précisons qu’Hassenforder avait néanmoins décroché le Tour du Sud-Est en 1953, le Critérium National en 1954, le Tour de Picardie en 1955, le Critérium National en 1956, deux nouvelles étapes dans le Tour de France en 1957, un troisième Critérium National début 1958. « Parce qu’Hassen, hein ? ce n’était pas un guignol ; c’était même un très bon coureur », soulignerait Pierre Chany en triant parmi ses souvenirs[4]. Et de conter cette autre anecdote impayable, celle d’un Hassen adoré du public, et défiant à lui seul le fameux « train bleu » du Vel’ d’Hiv’ au motif qu’il avait, sifflait-il, « un Bobet dans chaque jambe »[5] ! Résultat ? Une déculottée pathétique, les seigneurs de la piste augmentant soudainement l’allure pour lui faire rendre gorge. Asphyxié, l’Alsacien abandonna sans gloire, mais plus adoré encore !
Sale gosse, réellement ? Oui, pour son côté brut, instable, flambeur et querelleur — une algarade avec Jacques Anquetil lui valut six mois de suspension en 1957 —, ce qui ne lui interdisait pas d’authentiques mouvements de douceur, sinon de tendresse. Avec une plume inspirée, Félix Lévitan le montra du reste ainsi : « un corps d’athlète, une tête toute ronde auréolée de cheveux fous, des yeux étonnants, vifs, amusés, un sourire spontané et un vocabulaire à faire frémir. Il n’empêche qu’il est jovial, souvent bon enfant, et que l’humeur la plus joyeuse règne grâce à lui. »[6] Puis sonnait le moment où la compétition reprenait enfin ses droits, où le fou devenait le fier, le terrible, le héros, comme s’il tenait à raviver coûte que coûte la formule respectueuse de Jacques Goddet : « Avec cet Alsacien frénétique, c’est un tremblement de terre qui a secoué le Tour… »[7] Il est vrai que pour endosser son premier maillot jaune, l’intéressé n’avait pas mégoté : « Un bond prodigieux de dix minutes », selon le titre de L’Équipe[8]. D’où l’idée, régulièrement avancée, que s’il avait su mettre un peu d’ordre dans sa vie, et gérer proprement son talent, Hassenforder, « résistant, audacieux, adroits, rapides aux arrivées », d’après une notice de Pierre Chany[9], aurait pu égaler Louison Bobet et Jacques Anquetil, les meilleurs du peloton. Mais, tant qu’il garda un soupçon de nerf et de force, ce diable d’Hassen — « L’as Hassen », murmurerait Antoine Blondin[10]) — justifia sa mauvaise réputation, brûlant la chandelle par les deux bouts. Moyennant quoi, il connut des déceptions notoires, dont une deuxième place dans Bordeaux-Paris en 1959, alors qu’il tentait crânement de couronner sa carrière. Seulement, face à lui, pour ce combat de la dernière chance, se dressait le légendaire Bobet, exemple de courage, d’orgueil, de sérieux, d’abnégation. Duel tendu, inénarrable, programmé sur 552 kilomètres... Des heures durant, ces deux figures de style, incarnation du mal et du bien, s’affrontèrent au corps à corps, au coude à coude. Puis, en vue de Bonneval, après quatre cents kilomètres, Louison Bobet s’envola, royal…
Ce soir-là, ce soir-là uniquement, Roger Hassenforder compris sa misère… 
 

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.


Hassenforder en bref
  • Né le 23 juillet 1930 à Sausheim.
  • Professionnel chez Mercier (1953, 1954), La Perle (1955), Saint-Raphaël (1956), Essor-Leroux (1957), Saint-Raphaël (1958 à 1960), Alcyon-Leroux (1961), Bertin (1962), indépendant (1963, 1964).
  • Principales victoires : Championnat de France de poursuite B et C 1954 ; Tour du Sud-Est 1953; Critérium National 1954, 1956 et 1958 ; Tour de Picardie 1955 ; Grand Prix de l’Écho d’Oran 1956 ; Boucles de la Seine 1959 ; une étape dans le Tour d’Espagne 1957 et huit étapes dans le Tour de France (une en 1955, quatre en 1956, deux en 1957, une en 1959).


[1] In Le Parisien Libéré du 8 juillet 1953.
[2]Ibid.
[3]France 3. Archives Ina.
[4]Pierre Chany, l’homme aux 50 Tours de France, Éd. Cristel, 1996, p. 59.
[5]Ibid., p. 58.
[6]InLe Parisien Libéré du 8 juillet 1953.
[7]InL’Équipe du 8 juillet 1953.
[8] Ibid.
[9] Pierre Chany, La Fabuleuse histoire du cyclisme, ODIL, 1975, p. 849.
[10]InL’Équipe du 14 juillet 1956.

Roger Hassenforder, d'une trempe peu commune...
 
Il avait des défauts à la hauteur de ses dons, exceptionnels ! Au sens strict, « un Bobet dans chaque jambe » pour une sorte d’Hercule. Portrait de Roger Hassenforder, qui gâchait son talent… 
 
Jean-Paul Ollivier, jadis, lui a consacré une savoureuse biographie — et le fait est que l’on n’en finirait jamais de raconter la vie et les exploits de ce personnage devenu mythique en 1956, lorsqu’il remporta quatre étapes du Tour de France. Et s’il n’avait fait que gagner !... Non, il fallait aussi que Roger Hassenforder plastronnât, assurant que son sport n’était qu’un aimable passe-temps, et qu’il cueillait bien d’autres fleurs dans le lit de ces dames ! Ceci expliqué en détail, avec le lourd accent des Alsaciens. Car notre gaillard était né à Sausheim, en juillet 1930. Son horizon ? Des bois et des collines qui masquaient l’Allemagne voisine, déjà inquiétante… Dans ces conditions, nul ne s’étonnera que l’enfant ait préféré l’école buissonnière, et même les buissons ! Si l’on en croit différentes confidences, il serait venu au cyclisme pour régler une dette de jeu. Manière de dire, évidemment, qu’il avait senti très jeune que la nature l’avait doté d’une santé exceptionnelle. Oui, une sorte d’Hercule, capable de rouler des heures sans réclamer un relais. Mais également un bavard, impénitent. « Il parle autant qu’il pédale. Un moulin à paroles », devait avertir Félix Lévitan le 7 juillet 1953, au soir de l’étape Dieppe-Caen[1]. Puis d’ajouter l’essentiel, avec une admiration non feinte : « C’est la classe à l’état pur (…). Il nous a fait la farce, avec une poignée de compagnons résolus, de ravir le maillot jaune au Suisse Schaer. »[2] Parce que tel était, en effet, l’exploit signé par Hassenforder : maillot jaune dès son premier Tour de France, dès sa première année chez les pros !
Il avait débuté en janvier chez Mercier, l’équipe du consciencieux Antonin Magne. Mariage de la carpe et du lapin, du sage et du fou. Mariage qui manqua de virer au drame, l’insolent menaçant bientôt son directeur sportif d’une volée de sa pompe ! Qu’on imagine la scène : le digne Antonin, unanimement révéré, et ce sale gosse qui méritait ce qu’il ne supporterait jamais : une rude paire de claques ! Par bonheur, Antonin Magne eut le tact de passer l’éponge — il avait compris que ce frustre était d’une trempe peu commune, et qu’avec son caractère de cochon, il irait lui gagner plusieurs courses, avant d’aller se vendre au plus offrant… Et ainsi vécu effectivement Hassenforder : deux saisons chez Mercier, une chez La Perle, une chez Saint-Raphaël, une chez Essor-Leroux, puis son retour, en 1958, chez Saint-Raphaël. C’était l’époque où il accumulait des fortunes, mais pour dépenser sans compter, sans nul souci du lendemain. « Champion du monde des boîtes de nuit, onze fois fiancé », affirmerait l’un de ses portraitistes à la télévision[3]. Pour compléter justement ce tableau, précisons qu’Hassenforder avait néanmoins décroché le Tour du Sud-Est en 1953, le Critérium National en 1954, le Tour de Picardie en 1955, le Critérium National en 1956, deux nouvelles étapes dans le Tour de France en 1957, un troisième Critérium National début 1958. « Parce qu’Hassen, hein ? ce n’était pas un guignol ; c’était même un très bon coureur », soulignerait Pierre Chany en triant parmi ses souvenirs[4]. Et de conter cette autre anecdote impayable, celle d’un Hassen adoré du public, et défiant à lui seul le fameux « train bleu » du Vel’ d’Hiv’ au motif qu’il avait, sifflait-il, « un Bobet dans chaque jambe »[5] ! Résultat ? Une déculottée pathétique, les seigneurs de la piste augmentant soudainement l’allure pour lui faire rendre gorge. Asphyxié, l’Alsacien abandonna sans gloire, mais plus adoré encore !
Sale gosse, réellement ? Oui, pour son côté brut, instable, flambeur et querelleur — une algarade avec Jacques Anquetil lui valut six mois de suspension en 1957 —, ce qui ne lui interdisait pas d’authentiques mouvements de douceur, sinon de tendresse. Avec une plume inspirée, Félix Lévitan le montra du reste ainsi : « un corps d’athlète, une tête toute ronde auréolée de cheveux fous, des yeux étonnants, vifs, amusés, un sourire spontané et un vocabulaire à faire frémir. Il n’empêche qu’il est jovial, souvent bon enfant, et que l’humeur la plus joyeuse règne grâce à lui. »[6] Puis sonnait le moment où la compétition reprenait enfin ses droits, où le fou devenait le fier, le terrible, le héros, comme s’il tenait à raviver coûte que coûte la formule respectueuse de Jacques Goddet : « Avec cet Alsacien frénétique, c’est un tremblement de terre qui a secoué le Tour… »[7] Il est vrai que pour endosser son premier maillot jaune, l’intéressé n’avait pas mégoté : « Un bond prodigieux de dix minutes », selon le titre de L’Équipe[8]. D’où l’idée, régulièrement avancée, que s’il avait su mettre un peu d’ordre dans sa vie, et gérer proprement son talent, Hassenforder, « résistant, audacieux, adroits, rapides aux arrivées », d’après une notice de Pierre Chany[9], aurait pu égaler Louison Bobet et Jacques Anquetil, les meilleurs du peloton. Mais, tant qu’il garda un soupçon de nerf et de force, ce diable d’Hassen — « L’as Hassen », murmurerait Antoine Blondin[10]) — justifia sa mauvaise réputation, brûlant la chandelle par les deux bouts. Moyennant quoi, il connut des déceptions notoires, dont une deuxième place dans Bordeaux-Paris en 1959, alors qu’il tentait crânement de couronner sa carrière. Seulement, face à lui, pour ce combat de la dernière chance, se dressait le légendaire Bobet, exemple de courage, d’orgueil, de sérieux, d’abnégation. Duel tendu, inénarrable, programmé sur 552 kilomètres... Des heures durant, ces deux figures de style, incarnation du mal et du bien, s’affrontèrent au corps à corps, au coude à coude. Puis, en vue de Bonneval, après quatre cents kilomètres, Louison Bobet s’envola, royal…
Ce soir-là, ce soir-là uniquement, Roger Hassenforder compris sa misère… 
 

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.


Hassenforder en bref
  • Né le 23 juillet 1930 à Sausheim.
  • Professionnel chez Mercier (1953, 1954), La Perle (1955), Saint-Raphaël (1956), Essor-Leroux (1957), Saint-Raphaël (1958 à 1960), Alcyon-Leroux (1961), Bertin (1962), indépendant (1963, 1964).
  • Principales victoires : Championnat de France de poursuite B et C 1954 ; Tour du Sud-Est 1953; Critérium National 1954, 1956 et 1958 ; Tour de Picardie 1955 ; Grand Prix de l’Écho d’Oran 1956 ; Boucles de la Seine 1959 ; une étape dans le Tour d’Espagne 1957 et huit étapes dans le Tour de France (une en 1955, quatre en 1956, deux en 1957, une en 1959).


[1] In Le Parisien Libéré du 8 juillet 1953.
[2]Ibid.
[3]France 3. Archives Ina.
[4]Pierre Chany, l’homme aux 50 Tours de France, Éd. Cristel, 1996, p. 59.
[5]Ibid., p. 58.
[6]InLe Parisien Libéré du 8 juillet 1953.
[7]InL’Équipe du 8 juillet 1953.
[8] Ibid.
[9] Pierre Chany, La Fabuleuse histoire du cyclisme, ODIL, 1975, p. 849.
[10]InL’Équipe du 14 juillet 1956.