UNCP UNCP
L'UNCP est le syndicat professionnel des coureurs cyclistes français.
Syndicat de service et de dialogue constructif.
Créé il y a plus de 60 ans, il a pour vocation la représentation des coureurs et la défense de leurs intérêts collectifs et individuels.
contact@uncp.net . Comité Directeur . UNCP 161 Chemin du Buisson – 38110 DOLOMIEU
  • Route Pro Championnats de France Cassel 2023 - Photo Bruno Bade
  • Route Pro Photo Bruno Bade
  • Route d’Occitanie 2020 Photo Bruno Bade
  • Tro Bro Leon 2019 Photo Bruno Bade
  • Paris Camembert 2020 Photo Bruno Bade
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Thierry Claveyrolat, le corps de ses rêves...


Intelligent et besogneux, il devint l’un des meilleurs grimpeurs que le cyclisme français ait connu. En 1990, le maillot à pois du Tour de France couronna son œuvre. Portrait de Thierry Claveyrolat, professionnel douze années durant… 

Depuis combien d’heures roulait-il en tête ? Oui, combien de fois avait-il déjà franchi la côte de Montagnole, principale difficulté de ce championnat du monde 1989 disputé à Chambéry, dans son jardin ? De son propre aveu, il ne comptait plus, abandonné tout entier à son projet, à la lutte… Se pouvait-il que lui, Thierry Claveyrolat, né à La Tronche le 31 mars 1959, et ancien besogneux du peloton, se pouvait-il qu’il accédât au titre suprême ? Si on le lui avait prédit le matin même, il aurait haussé des épaules, pressentant que sur ce circuit exigeant, il devrait tôt ou tard en rabattre. Mais, songeait-il, « en ra-bat-tre-le-plus-tard-pos-si-ble », car il tenait à danser devant son public… Aussi avait-il attaqué rapidement, flanqué de l’énigmatique Dimitri Konyshev et d’une poignée de braves. Puis les tours avaient passé, le laissant coude à coude avec le Russe lors de l’avant-dernière ascension. Jour de gloire ?... La foule retenait son souffle, épaté par ce grimpeur endurant, tellement volontaire… Arriva, sous un ciel d’encre, l’ultime rotation, froide, tendue, spectaculaire. Au prix d’un effort inouï, Laurent Fignon, son leader officiel, parvint à revenir dans sa roue — mais pas seul ; avec Rooks et LeMond, et bientôt Sean Kelly ! Fallait-il comprendre qu’il avait trahi l’équipe de France ? Certains l’affirmèrent en décryptant le sprint final (1er LeMond, 2e Konyshev, 3e Kelly, 4e Rooks, 5e Claveyrolat, 6e Fignon) ; plus juste eût été d’écrire que Laurent Fignon incarnait l’égoïsme des maîtres. Thierry Claveyrolat n’entrait pas dans ses plans.
Que le montagnard eût pourtant mérité davantage… À trente ans, c’était un coureur accompli qui goûtait un épanouissement préparé de longue main. N’avait-il pas débuté sous le modeste maillot de Saint-Étienne-U.C.Pélussin, en 1983 ? Il portait alors une tignasse brune, bizarrement frisée, et une moustache très gauloises qui faisait sourire le peloton professionnel. En vérité, personne n’imaginait que Thierry Claveyrolat durerait dans un métier si rude ; mais il s’était escrimé, signant chez Système U en 1984, chez La Redoute en 1985, chez RMO en 1986. Là, bonifié par l’ambiance quasi familiale — l’entreprise avait son siège à Grenoble —, ce « petit moteur »[1] (son expression favorite) avait soudainement pris du volume, gagnant et la troisième étape, et la sixième étape du Critérium du Dauphiné Libéré ! Dans la foulée, il terminait sixième au classement général, puis dix-septième, le mois suivant, au classement général du Tour. Sa carrière basculait.
Le croira-t-on ? Il avait découvert l’ambition. Et la presse, elle, découvrait que cet athlète sec et nerveux cachait un garçon habile, qui jetait un regard intéressant sur son existence sportive. Intuitif ou réaliste, il avait ainsi prévu de raccrocher en décembre 1994, persuadé que ses dernières vendanges seraient les meilleures. L’histoire lui donna raison : de saison en saison, il étoffa son palmarès, décrochant de nouvelles étapes dans le Dauphiné, deux étapes alpestres dans le Tour de France, des étapes dans le Tour de Catalogne, le Tour du Limousin, la Bicicleta Eibarresa, des succès dans les Boucles Parisiennes, la Poly Normande, le Bol d’Or des Monédières, le Grand Prix de Plouay, le Tour du Haut-Var, le Trophée des Grimpeurs, puis décrochant le classement final de la Coupe de France en 1993. Bref ! un authentique coursier, chaque jour plus acharné, et qui vengea sa déception du mondial en s’adjugeant le titre de meilleur grimpeur du Tour de France 1990 — oui, meilleur grimpeur, comme l’avaient été Gaul, Bahamontès, Van Impe, Battaglin ou Herrera… On devine ses yeux, brillants. Brillants et féroces. Parce que cette fois, instruit par l’expérience, Thierry Claveyrolat entendait ne rien lâcher ! « Je crois qu’il est gagné ! pariait-il, au lendemain de sa victoire d’étape à Saint-Gervais, en désignant un lumineux maillot blanc à pois rouges. J’ai désormais une telle avance que ni Chiappucci ni Indurain ne pourront me le reprendre. »[2] De fait, dans ce match incandescent où LeMond, Breukink, Delgado, Bugno se rendaient coup pour coup, le Grenoblois, surnommé « l’Aigle de Vizille », conserva dans les Pyrénées l’avantage conquis dans les Alpes. Il avait couronné son œuvre…
Une œuvre, bel et bien. Celle d’un escaladeur offensif dont on démêlait enfin la logique. Dès 1983, en effet, il s’était attaché à remporter le classement de la montagne du Tour du Sud-Est. Puis, faisant du Dauphiné Libéré un rendez-vous essentiel, il y avait enlevé le Grand Prix de la montagne en 1986, 1990, 1992, 1993, et le classement par points en 1987, 1990. Il avait également été sacré meilleur grimpeur des Grand Prix du Midi-Libre 1987 et 1992, de la Bicicleta Eibarresa 1989, des Tours de Catalogne1989 et 1990, de l’Euzkal Bicicleta 1991, sans parler d’autres trophées de moindre envergure. « Le classement de la montagne de Châteauroux-Limoges, aujourd’hui, ça fait rigoler. Mais, moi, j’en suis fier parce que je sais la sueur que ça m’a coûté », expliquerait-il au reporter Guy Roger[3]. C’était sa façon d’exprimer sa conscience professionnelle, de dire et redire qu’il n’était pas né champion, mais qu’il l’était devenu à force d’espérance et d’application… Combien de fois, enfant, s’était-il imaginé dans les cols du Tour, contrant les Espagnols de la Kas… Avec les années, l’équipe Kas avait disparu ; mais il avait donné corps à ses rêves, gravissant tous les échelons depuis ses débuts dans la catégorie des cadets. Ce qui ne l’empêchait pas de prendre du bon temps, et d’aller boire des bières avec ceux qu’il appelait ses « potes ». Parmi eux, Bernard Thévenet, qui l’avait toujours soutenu, Charly Mottet, qu’il admirait, Jean-Claude Colotti, puis les anciens de Saint-Étienne-U.C.Pélussin : Vincent Lavenu, André Chappuis. Un matin, ces hommes apprirent, incrédules, que Thierry Claveyrolat avait subitement mis fin à ses jours. Une sourde déprime, à quarante ans.
 

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.

 
Thierry Claveyrolat en bref 

  • Né le 31 mars 1959 à La Tronche. Décédé le 7 septembre 1999 à N.-D. de Mésage.
  • Professionnel chez Saint-Etienne- Pélussin (1983), Système U (1984), La redoute (1985), RMO (1986 à 1991), Z (1992), Gan (1993, 1994).
  • Principales victoires : Deux étapes dans le Tour de France (1990, 1991) ; cinq étapes du Critérium du Dauphiné-Libéré (2 en 1986, 1 en 1987, 1989, 1990) ; Tour du Limousin 1989 ; Boucles Parisiennes 1990 ; Poly Normande 1990 ; Grand Prix de Plouay 1993 ; Tour du Haut-Var 1993 ; Trophée des Grimpeurs 1993 ; Coupe de France 1993. Meilleur grimpeur du Tour de France 1990.



[1]In L’Équipe du 8 septembre 1999.
[2]In Miroir du Cyclisme n° 435 de juillet 1990.
[3]In L’Équipe du 25 novembre 1994.

Thierry Claveyrolat, le corps de ses rêves...


Intelligent et besogneux, il devint l’un des meilleurs grimpeurs que le cyclisme français ait connu. En 1990, le maillot à pois du Tour de France couronna son œuvre. Portrait de Thierry Claveyrolat, professionnel douze années durant… 

Depuis combien d’heures roulait-il en tête ? Oui, combien de fois avait-il déjà franchi la côte de Montagnole, principale difficulté de ce championnat du monde 1989 disputé à Chambéry, dans son jardin ? De son propre aveu, il ne comptait plus, abandonné tout entier à son projet, à la lutte… Se pouvait-il que lui, Thierry Claveyrolat, né à La Tronche le 31 mars 1959, et ancien besogneux du peloton, se pouvait-il qu’il accédât au titre suprême ? Si on le lui avait prédit le matin même, il aurait haussé des épaules, pressentant que sur ce circuit exigeant, il devrait tôt ou tard en rabattre. Mais, songeait-il, « en ra-bat-tre-le-plus-tard-pos-si-ble », car il tenait à danser devant son public… Aussi avait-il attaqué rapidement, flanqué de l’énigmatique Dimitri Konyshev et d’une poignée de braves. Puis les tours avaient passé, le laissant coude à coude avec le Russe lors de l’avant-dernière ascension. Jour de gloire ?... La foule retenait son souffle, épaté par ce grimpeur endurant, tellement volontaire… Arriva, sous un ciel d’encre, l’ultime rotation, froide, tendue, spectaculaire. Au prix d’un effort inouï, Laurent Fignon, son leader officiel, parvint à revenir dans sa roue — mais pas seul ; avec Rooks et LeMond, et bientôt Sean Kelly ! Fallait-il comprendre qu’il avait trahi l’équipe de France ? Certains l’affirmèrent en décryptant le sprint final (1er LeMond, 2e Konyshev, 3e Kelly, 4e Rooks, 5e Claveyrolat, 6e Fignon) ; plus juste eût été d’écrire que Laurent Fignon incarnait l’égoïsme des maîtres. Thierry Claveyrolat n’entrait pas dans ses plans.
Que le montagnard eût pourtant mérité davantage… À trente ans, c’était un coureur accompli qui goûtait un épanouissement préparé de longue main. N’avait-il pas débuté sous le modeste maillot de Saint-Étienne-U.C.Pélussin, en 1983 ? Il portait alors une tignasse brune, bizarrement frisée, et une moustache très gauloises qui faisait sourire le peloton professionnel. En vérité, personne n’imaginait que Thierry Claveyrolat durerait dans un métier si rude ; mais il s’était escrimé, signant chez Système U en 1984, chez La Redoute en 1985, chez RMO en 1986. Là, bonifié par l’ambiance quasi familiale — l’entreprise avait son siège à Grenoble —, ce « petit moteur »[1] (son expression favorite) avait soudainement pris du volume, gagnant et la troisième étape, et la sixième étape du Critérium du Dauphiné Libéré ! Dans la foulée, il terminait sixième au classement général, puis dix-septième, le mois suivant, au classement général du Tour. Sa carrière basculait.
Le croira-t-on ? Il avait découvert l’ambition. Et la presse, elle, découvrait que cet athlète sec et nerveux cachait un garçon habile, qui jetait un regard intéressant sur son existence sportive. Intuitif ou réaliste, il avait ainsi prévu de raccrocher en décembre 1994, persuadé que ses dernières vendanges seraient les meilleures. L’histoire lui donna raison : de saison en saison, il étoffa son palmarès, décrochant de nouvelles étapes dans le Dauphiné, deux étapes alpestres dans le Tour de France, des étapes dans le Tour de Catalogne, le Tour du Limousin, la Bicicleta Eibarresa, des succès dans les Boucles Parisiennes, la Poly Normande, le Bol d’Or des Monédières, le Grand Prix de Plouay, le Tour du Haut-Var, le Trophée des Grimpeurs, puis décrochant le classement final de la Coupe de France en 1993. Bref ! un authentique coursier, chaque jour plus acharné, et qui vengea sa déception du mondial en s’adjugeant le titre de meilleur grimpeur du Tour de France 1990 — oui, meilleur grimpeur, comme l’avaient été Gaul, Bahamontès, Van Impe, Battaglin ou Herrera… On devine ses yeux, brillants. Brillants et féroces. Parce que cette fois, instruit par l’expérience, Thierry Claveyrolat entendait ne rien lâcher ! « Je crois qu’il est gagné ! pariait-il, au lendemain de sa victoire d’étape à Saint-Gervais, en désignant un lumineux maillot blanc à pois rouges. J’ai désormais une telle avance que ni Chiappucci ni Indurain ne pourront me le reprendre. »[2] De fait, dans ce match incandescent où LeMond, Breukink, Delgado, Bugno se rendaient coup pour coup, le Grenoblois, surnommé « l’Aigle de Vizille », conserva dans les Pyrénées l’avantage conquis dans les Alpes. Il avait couronné son œuvre…
Une œuvre, bel et bien. Celle d’un escaladeur offensif dont on démêlait enfin la logique. Dès 1983, en effet, il s’était attaché à remporter le classement de la montagne du Tour du Sud-Est. Puis, faisant du Dauphiné Libéré un rendez-vous essentiel, il y avait enlevé le Grand Prix de la montagne en 1986, 1990, 1992, 1993, et le classement par points en 1987, 1990. Il avait également été sacré meilleur grimpeur des Grand Prix du Midi-Libre 1987 et 1992, de la Bicicleta Eibarresa 1989, des Tours de Catalogne1989 et 1990, de l’Euzkal Bicicleta 1991, sans parler d’autres trophées de moindre envergure. « Le classement de la montagne de Châteauroux-Limoges, aujourd’hui, ça fait rigoler. Mais, moi, j’en suis fier parce que je sais la sueur que ça m’a coûté », expliquerait-il au reporter Guy Roger[3]. C’était sa façon d’exprimer sa conscience professionnelle, de dire et redire qu’il n’était pas né champion, mais qu’il l’était devenu à force d’espérance et d’application… Combien de fois, enfant, s’était-il imaginé dans les cols du Tour, contrant les Espagnols de la Kas… Avec les années, l’équipe Kas avait disparu ; mais il avait donné corps à ses rêves, gravissant tous les échelons depuis ses débuts dans la catégorie des cadets. Ce qui ne l’empêchait pas de prendre du bon temps, et d’aller boire des bières avec ceux qu’il appelait ses « potes ». Parmi eux, Bernard Thévenet, qui l’avait toujours soutenu, Charly Mottet, qu’il admirait, Jean-Claude Colotti, puis les anciens de Saint-Étienne-U.C.Pélussin : Vincent Lavenu, André Chappuis. Un matin, ces hommes apprirent, incrédules, que Thierry Claveyrolat avait subitement mis fin à ses jours. Une sourde déprime, à quarante ans.
 

© Christophe Penot

Retrouvez chaque mois la suite de cette série de portraits dans La France Cycliste,
le magazine officiel de la Fédération Française de Cyclisme.

 
Thierry Claveyrolat en bref 

  • Né le 31 mars 1959 à La Tronche. Décédé le 7 septembre 1999 à N.-D. de Mésage.
  • Professionnel chez Saint-Etienne- Pélussin (1983), Système U (1984), La redoute (1985), RMO (1986 à 1991), Z (1992), Gan (1993, 1994).
  • Principales victoires : Deux étapes dans le Tour de France (1990, 1991) ; cinq étapes du Critérium du Dauphiné-Libéré (2 en 1986, 1 en 1987, 1989, 1990) ; Tour du Limousin 1989 ; Boucles Parisiennes 1990 ; Poly Normande 1990 ; Grand Prix de Plouay 1993 ; Tour du Haut-Var 1993 ; Trophée des Grimpeurs 1993 ; Coupe de France 1993. Meilleur grimpeur du Tour de France 1990.



[1]In L’Équipe du 8 septembre 1999.
[2]In Miroir du Cyclisme n° 435 de juillet 1990.
[3]In L’Équipe du 25 novembre 1994.